Emmanuelle Cordoliani : Journal d’un mot

Chaque jour un mot, voilà en quoi consiste le Journal d’un mot d’Emmanuelle Cordoliani, dont les trois premières années sont publiées en 2023 chez les Fées fâchées.

Pour le Journal d’un mot, An [IV], publié en 2024, ce n’est plus un mot par jour mais un mot par semaine qu’explore Emmanuelle Cordoliani, toujours chez les Fées fâchées.

Journal du 21 au 28 septembre 2024

Ce que j’ai lu

Les camarades du Tiers livre, où pourtant je suis bien discret en ce moment, dépassé par la vie qui va qui vient, le Journal d’un mot d’Emmanuelle Cordiolani, Parfois l’homme de Sébastien Bailly, Un fait divers de François Bon, trois livres bien différents mais où la langue travaille (dans tous les sens du verbe travailler, surtout dans le sens que leur langue, élégante, légère, rude ou grinçante, me travaille).

Ce que j’ai vu et entendu

On voit passer tant de mots. Ils s’incrustent peu. Sherlock est un génie, soit, mais Al Capone ? Les méchants fascinent. On peine à distinguer la fiction de la réalité (comme dans ce fait divers autour duquel François Bon tourne dans son livre-cinéma) (la réalité est fiction et la fiction est réalité) (ce piano qui joue sous la pluie est-il réel ?)

Ce que j’ai fait

Temps ordinaires où le travail accapare et l’où commence à tomber malade (sous la pluie, ce matin, j’ai cueilli des pommes) (on écrit sans s’en rendre compte, un peu, par ci par là, on joue quelques notes, on n’a pas la voix assez solide pour chanter).

Journal du 8 au 9 septembre 2024

Ce que j’ai lu

Moment de transition, on achève des lectures au long cours, on en entame de nouvelles. Le San-Antonio des vacances s’achève sur des révélations fracassantes, forcément (pourtant, les vacances semblent déjà bien loin). On ouvre avec le joie le Journal d’un mot d’Emmanuelle Cordoliani et on se pose des questions sur la (prétendue) crise de la masculinité (cette incessante manie des mecs dès qu’ils se sentent un tant soit peu menacés de s’enfoncer dans la violence pour compenser une perte imaginaire de leur virilité).

Ce que j’ai vu et entendu

Cette vidéo, sur Blast, comme piqûre de rappel : le dérèglement climatique (on l’avait presque oublié, on passe son temps à presque l’oublier) s’accélère, il est urgent d’agir, tout le monde s’en fiche sauf ceux qui ressassent sans cesse qu’il est urgent d’agir et qui se fatiguent de crier dans un désert que le dérèglement climatique amplifie, désert physique et désert mental, mais il ne faut pas faire peur aux gens, disent les autres, il faut être réalistes, mentent-ils, il ne faut pas exagérer. Protéger la biodiversité ? C’est extrême, hurlent-ils, sans comprendre que c’est la situation qui est extrême et qu’on ne pourra y faire face qu’en prenant des décisions extrêmes (écrit-il sans faire grand-chose, comme tout le monde).

Ce que j’ai fait

Faire la bénichon, c’est-à-dire manger à s’en péter la panse, n’empêche pas de continuer à tenter des choses. J’ai ouvert un espace encore secret, mon compte Patreon, où je passe en revue mes lectures en cours (celles que j’ai maintenant terminées, ou presque) et où je concocte des surprises qui attireront peut-être quelques amis. Reprise aussi des répétitions de la Concorde et plongée dans les archives pour préparer le spectacle du 100ème anniversaire. Ceci, dans une lettre écrite au conseil de paroisse le 25 décembre 1937 :

À neuf heures vingt nous étions tous à l’église à notre place habituelle. Alors monsieur le curé vient chez notre directeur pour lui donner l’ordre de descendre de la tribune et de jouer nos morceaux dehors. Aussi notre directeur, à l’approbation de tous, n’a pas obtempéré à ces ordres. Monsieur le curé en se retirant a dit : vous pouvez jouer mais je vous reverrai.

Journal du 17 au 23 mars 2024

Ce que j’ai lu

Journal d’un mot, Emmanuelle Cordoliani, du blog au livre, lecture pour commencer picorante puis lire cela en vrai livre, du début à la fin, par blocs de lecture, du 1er janvier au 31 décembre, ce retour des mots année après année (quelle année, peu importe, dans le livre, une année c’est trois ans), le même mot à la même date, rendez-vous comme avec un ami, une amie peut-être (les écouter aussi, ces mots amis).

Ce que j’ai vu

Le Conte des Contes, théâtre total, flamboyant, baroque, fantastique, merveilleux, grinçant, lyrique, cauchemardesque, haut en couleur, horrifiant, kitsch, théâtre de folie et d’histoires à faire peur qu’on se raconte en douce depuis la nuit des temps, il faut fait rire le petit Prince (pas le pantin nunuche de Saint-Ex) et tout est bon pour y parvenir, les paysannes qu’un roi viole dans son sommeil (c’est cela, l’histoire originelle de la belle au bois dormant), les lapins belges qu’on baptise Velasquez, les Cendrillons à foutre les jetons aux marâtres acariâtres, les danseuses à plumes et à paillettes, la radio qui remonte le temps, mais celui qui rit à gorge déployée puis s’arrête interloqué, ce n’est pas ce Prince aux grandes oreilles, c’est le public, enchanté (le mot n’est pas usurpé) d’assister à un feu d’artifice dont il se demande s’il n’est pas aussi un tapis de bombes.

Ce que j’ai entendu

La voix de Pascal Cottin lit les mots de Damien Murith, des mots rares, des mots entre guerre et violoncelle, une musique de mots sobres et forts (le contraire de l’exubérance, la veille, d’Omar Porras), de mots sombres que la lumière traverse. Nous sommes quelques privilégiés à deviner, dans la librairie fermée, la densité d’un livre qu’arrivé chez moi je n’ose ouvrir, de peur de briser le charme.

Ce que j’ai fait

Audition de clarinette : comme d’habitude je suis le vieux. Les petits et les moins petits jouent pour leurs parents. Je joue pour qui ? Six variations sur un thème romantique : c’est quand l’air devient facile que je m’envole, ajoutant des notes, changeant la mélodie, inventant contre mon gré un nouvel air qui comme un chat retombe sur ses pattes. On est arrivé au bout sans trop d’encombres, c’est déjà ça (et les gamins aussi, ils s’en sortent, même quand ils sautent des lignes pour perdre la pianiste affolée).

Journal du 24 au 29 février 2024

Ce que j’ai lu

Ce vrac de lecture sans ordre, toujours. Faites-les lire, écrit l’un, Michel Desmurget, Fou de Paris, écrit l’autre, Eugène Savitzkaya, Il était deux fois, écrit encore un autre, Franck Thilliez, mais ce n’est pas fini, il y a aussi L’infra-ordinaire et La Fracture (Georges Perec et Charles Juliet, lectures familières, amicales) et Don Quichotte (lire plus resserré, voilà ce qu’il faudrait) (il y a aussi ce Journal d’un mot d’Emmanuelle Cordoliani, un livre où je picore) (c’est trop à la fois, on n’arrive plus rien à dire).

Ce que j’ai vu

Toujours les mêmes choses, Babel sur le Nil, Les 100, de la recherche et de l’action, tout et son contraire, déchiffrer des papyrus dans l’Egypte de l’Antiquité tardive, y trouver du copte, du grec, du latin, du pelvi, de l’arabe, puis suivre la guerre des gens de la montagne, des natifs (culture américaine, quand tu nous tiens), des gens du ciel, de la cité des lumières. Voir ou croire voir des mondes perdus, passés ou futurs.

Ce que j’ai entendu

Laisser les gens raconter, à voix nue, passer d’Alain Juppé au juge Trévidic, écouter Danièle Thompson raconter le tournage de La folie des grandeurs puis danser avec Angelin Preljocaj, j’aime ces vies si différentes qui se disent avec pudeur ou avec impudeur, puis de la musique, de la musique, de la musique (des classiques mille fois entendus mais dont on ne se lasse pas).

Ce que j’ai fait

Il a fallu, parce que le concert annuel approche, jouer de la clarinette, jamais assez jouer de la clarinette, et il a fallu parler de Lamartine, d’Hugo, de Perec, de Verlaine, de Mallarmé, à des gens que ces noms indiffèrent (ou indifféraient, peut-être maintenant…). Et ces vidéos pour parler des livres, ça devient une habitude : comment me renouveler ? Quant à la guitare, les doigts peinent (barrer, je n’arrive pas ; enchaîner les accords simples, ça vient, lentement, trop lentement). Écrire ? pour dire qu’on n’a plus rien à écrire, mais écrire qu’on n’a rien à écrire c’est encore et toujours écrire.

Journal du 28 au 29 décembre 2023

Ce que j’ai lu

Picorer dans les livres et les revues. Ouvert à peine ce livre de philo, La rencontre, par Charles Pépin, livre qu’on peine à lire seul (comment s’ouvrir à la rencontre, voilà ma question, une question de plus en plus difficile à résoudre, avec le temps), puis les aventures d’Isaac le pirate, par Christophe Blain, un livre où les rencontres fourmillent, pas toujours agréables, puis L’auteur ! l’auteur !, ce personnage-auteur dont on suit les premiers pas au théâtre (le titre, c’est le cri des spectateurs à la fin de la pièce), encore une histoire de rencontre, celle d’un homme seul avec une troupe puis avec un public (lire, c’est toujours une rencontre), puis Don Quichotte, les amours croisées de Cardénio, Dorothée, Lucinde, Dulcinée, rencontres fulgurantes et fuites tragiques, et l’ouverture du Journal d’un mot d’Emmanuelle Cordoliani (la rencontre avec les mots, essentielle elle aussi), et encore un autre bouquin, Pourquoi nous ne faisons rien pendant que la maison brûle ?, le terrible bilan que font Lydia et Claude Bourguignon de l’état du sol, de l’eau, de l’air, et ce silence (la rencontre ici ne se fait pas, celle entre les hommes et la terre).

Ce que j’ai vu

Le génie, qu’est-ce que c’est ? Je suis avec intérêt ce qu’en raconte Ann Jefferson, entre littérature et pathologie, puis savoure des voix lisant, des paysages, des visages, Michel Brosseau avec Jacques Dupin, Juliette Cortese avec Laurent Stratos (des rencontres, encore, mais le génie est-il capable de rencontrer ?) et me vautre devant Breaking Bad, dernière saison, tout pète entre Walter et Jessie (la rencontre, quand ça va trop loin…) comme tout pète entre Bibi (c’est le surnom sympathique qu’on donnait à cette ordure dont je ne vais pas citer le nom) et le peuple d’Israël.

Ce que j’ai entendu

Laurent Gerra, c’était plus drôle il y a dix ans (il ne passait pas son temps à taper sur les écolos) et Pierre Desproges, c’était encore plus drôle (c’est un peu mon quart d’heure humour de droite), mais écoutons plutôt Anne Sofie von Otter chanter en français (c’est du moins ce qui est écrit sur le disque parce je n’y comprends rien et lire des noms comme Stéphane Mallarmé et n’y pas piger un mot peut-être bien que c’est hermétique mais j’ai de la peine : s’il y a un texte, c’est qu’il doit être entendu, non ? alors tant pis pour Mallarmé, je lis Don Quichotte par-dessus son épaule). Quant à ces conférences sur les fixeurs au Moyen Âge, je ne les écoute que d’une oreille (parce que je crois que je n’ai pas vraiment compris de quoi il en retournait, le mot fixeur restant un mystère pour moi, est-ce qu’il y a une entrée fixeur dans le journal d’Emmanuelle Cordoliani ? il y a fixer mais pas fixeur).

Ce que j’ai fait

Pas grand-chose (on a toujours l’impression de ne pas faire grand-chose puis on regarde la liste et elle n’est pas si courte). Je joue un peu de clarinette (toujours pas de nouvelles anches mais je déchiffre ce duo — encore une rencontre qu’un duo, même si là, je joue seul, d’abord la voix du haut puis la voix du bas — et ce Mozart, pas si difficile mais consolider et accélérer le tempo, dira-t-elle si je ne bosse pas plus). Je cause devant la caméra (le tas de livre à commenter est épuisé, celui de ceux à monter puis diffuser augmente, même si Durango et Stöld, c’est dans la boîte). Et écrire, est-ce que j’écris ? Le journal du corps, j’ai promis que je n’en parlerais pas ici (mais le corps a besoin d’écrire, surtout dans ce creux des entre-fêtes) ; le carnet, je fais toujours dans le très (le trop ?) court ; le livre, ça ne décolle pas ; les dix-sept minutes de dix-sept heures dix-sept (intensifier cette écriture-là ?), retour sur le jour de Pâques 2021, une promenade en forêt, la voix de papa (pour encore un peu le rencontrer, papa).