Prendre un livre dans ma bibliothèque, l’ouvrir au milieu, le lire à haute voix, ajouter une musique de fond puis dessiner ce que cela m’inspire, voilà comment j’essaie d’entrer au cœur des livres. Voilà ce que cela peut donner :
Texte : Madame de Genlis, Mémoires (1825), Mercure de France, 2004.
Musique : Johann Sebastian Bach, quatrième mouvement Allegro de la Sonate pour flûte en mi mineur BWV 1034, par Frans Brüggen, Anner Bylsma et Gustav Leonhardt.
Dans ce trente-sixième journal de lecture de l’année 2026, je passe en revue mes lectures. En plus de la vidéo ci-dessous, vous trouverez les notes prises après chaque moment de lecture, sur un fond de couleur différent pour chaque livre.
1:01 Jean-Luc Chaubert, L’assassinat de Guillaume l’Enfant et autres histoires broyardes
Sur la terrasse, Le pouvoir rhétorique, comment contrer les arguments de l’adversaire ? Objection ad rem, je l’attaque à l’argument en lui-même ; objection ad hominem, c’est le fil argumentatif que j’attaque, l’incohérence entre les arguments exposés par l’adversaire ; objection ad personam, c’est à la personne de l’adversaire que je m’attaque (Trump fait cela sans cesse).
Sur le fauteuil jaune, fin du chapitre 2 du Pouvoir rhétorique : que faire quand on nous oppose des faits gênants ? Nier, proposer une autre interprétation des faits ou les relativiser.
Au lit, quelques histoires broyardes du temps des Lumières, où un narrateur qui dit « je » (c’est le premier du bouquin, je crois) promène madame de Charrière dans la Broye. Elle l’initie aux plaisirs de… la lecture. Quant à Ueli, son truc, ce serait la mécanique. Sa belle Sophie l’attend avec un bouquet à la gare de Corcelles (mais laquelle ? ce serait bête de se tromper). Et Napoléon ? Il émancipera les femmes (tu parles) qui pourront entrer à la Société de tireurs à la cible de Payerne (toujours pas…).
Sur le fauteuil jaune, en attendant l’apéro, Le pouvoir rhétorique, structurer sa pensée. Question : « D’après vous, ce combien d’arguments avez-vous besoin pour convaincre ? » Réponse classique : deux ou trois. Bonne réponse : ça dépend, mais un seul argument peu suffire, mais voilà, nous sommes formatés pour la dissertation (question de prof de français : comment former mes élèves à la dissertation sans les formater ?).
Sur la terrasse, un bout d’histoire broyarde, en 1800, Frédéric César de la Harpe est à Payerne. On doit l’arrêter. S’évadera-t-il ?
Au lit, j’apprends que bien sûr que oui, il s’évade, puis je lis des histoires de passages à Payerne loin des tumultes de l’Histoire.
Dans le train Cousset-Fribourg, Comme des bêtes. Portrait d’une femme et d’un homme-ours par des témoignages successifs. Sous le regard des fées de la grotte. Le mystère s’épaissit.
Dans le train Fribourg-Cousset, Comme des bêtes, toujours le regard des voisins sur Mariette et l’homme-ours. Celui-ci soigne les animaux comme personne. Il a un don. Il n’est pas que le gamin qui grognait au fond de la classe.
Sur le fauteuil jaune, Le pouvoir rhétorique, les différents types de plan (l’énumératif, le narratif, l’absence de plan) et l’accroche ex abrupto, comment capter l’attention, éternelle question de l’orateur (du prof en particulier).
Au lit, toujours des histoires broyardes, celle de Léon le Bourbaki, soldat d’une armée en déroute venu mourir à Payerne, puis l’arrivée des chemins de fer et les danses de la bénichon que les tépelets (les conservateurs catholiques) veulent interdire comme YouTube a interdit le sein du Diable de Tolstoï sur ma dernière miniature. À Dompierre où l’on sait faire la fête, pas question de gâcher la fête. Que faire ?
Sur le fauteuil jaune, Le pouvoir rhétorique : comment commencer et comment finir ? comment susciter l’intérêt de l’auditeur au début et applaudissements à la fin ? Peu importe ce qu’il se passe entre deux, dirait-on. Je rêve d’applaudir pour de vrai en corrigeant des dissertations.
Sur le fauteuil jaune, Le pouvoir rhétorique, façonner son texte (chapitre 3) : il ne suffit pas de choisir les bons arguments, il faut choisir les bons mots, faire attention à l’implicite et aux connotations : le torero qui lâche le mot agonie à propos du taureau, quoi qu’il ait dit avant, a perdu le débat.
Sur la terrasse, Le pouvoir rhétorique ; pour emporter la conviction de l’auditeur, chaque détail compte : les négations (« je ne suis pas un voleur » suggère que je pourrais bien en être un), les chiffres (précis ou parlants ?) ou encore les pronoms (je ou nous, ou pire, on ?).
Sur la terrasse, Le pouvoir rhétorique, toujours les détails qui changent tout : le « il faut » qui déresponsabilise, le passif itou et l’incantatoire qui transforme par magie la réalité (l’appel du 18 juin) ; puis les sens et Verlaine, bien sûr, ne jamais oublier que la parole, poétique ou rhétorique, c’est « de la musique avant toute chose. »
Sur le fauteuil jaune, Le pouvoir rhétorique, éloge de la métaphore, ses effets de présence, de sens et d’absence : « Vous n’avez pas le monopole du cœur. » (On attend la métaphore qui pliera la prochaine élection).
Au lit, des histoires broyardes ou Sherlock Holmes ne parvient pas à résoudre une énygme et où l’on invente le jazz dans une cave du Vully (la véracité du fait reste à prouver).
Dans le train Cousset-Fribourg, Comme des bêtes, le portrait de l’homme-ours, au fil des témoignages, se complexifie : cet homme est un animal, mais c’est aussi un géant et un dieu : « Les bêtes, elles ont immédiatement confiance en lui. Même plus que ça. C’est comme s’il était une vache dans les vaches. Non, c’est même pas exactement ça. Plutôt comme s’il était le dieu des vaches, vous voyez. »
Dans le train Fribourg-Cousset, Comme des bêtes ; la mère s’énerve, enfermer son fils, c’est le torturer, puis les fées évoquent les femmes violées et leurs enfants qu’elles recueillent. La bestialité, ce n’est pas l’homme-ours, c’est le collègue violeur (raconte la pharmacienne).
Terminé sur la terrasse les histoires broyardes de Jean-Luc Chaubert par Juliette et le Spahi, quand l’amour surgit sous les traits d’un étranger, d’un prince des mille et une nuits qui transforme la vie d’une femme l’espace d’un été et d’une vie.
Commencé sur la terrasse les Pamphlets politiques de Paul-Louis Courier par une pétition aux deux Chambres de 1816, écrite alors même que les deux Chambres n’existaient plus. Pétition pour demander quoi ? Qu’on évite le deux poids deux mesures (déjà) et qu’on ne maltraite pas les gens du fait de leurs opinions politiques (on y revient gentiment).
Sur la terrasse, Le pouvoir rhétorique, début du chapitre 5, « Mobiliser les émotions » : raison et émotion ne sont pas indépendantes. Il y a de l’émotion dans nos raisonnements et avoir recours à l’émotion des auditeurs permet de leur faire prendre conscience des problèmes, mais trop d’émotion tue la raison, ouvrant la porte à la manipulation.
Sur le fauteuil jaune, terminé Comme des bêtes, une fin brutale, tragique (les fées ont raison de se cacher dans la grotte et d’y cacher les enfants).
Sur le fauteuil jaune, Le pouvoir rhétorique, comment convaincre par les émotions ? Les faits sont proches, intenses, on peut les imaginer facilement et s’identifier à ceux qui les vivent, on peut imaginer que ça dépend de nous et ils nous rappellent des événements chargés d’émotion ; bingo, on est touché.
Sur le fauteuil jaune, Le pouvoir rhétorique des émotions : les montrer, les assigner, les invoquer (parce que les émotions sont contagieuses).
Dans le train Cousset-Fribourg, commencé Le tramway, le dernier roman de Claude Simon, où le souvenir d’un parcours en tramway durant l’enfance réveille mille souvenirs qui allongent les phrases à l’infini (moins que dans d’autres livres de Claude Simon, me semble-t-il néanmoins).
Dans le train Fribourg-Cousset, Le tramway où les transports se multiplient, au tramway de l’enfance se superposant le lit roulant ou cette ambulance ou ce mot TRANSIT lu par le malade. L’enfance renaît et les détails reconstruisent un monde disparu qui amplifie la phrase, que je suis obligé d’interrompre en plein milieu parce que mon voyage à moi se termine à cette gare, pas à la prochaine.
Prendre un livre jadis aimé et le relire à haute voix tout en m’arrêtant de temps en temps pour dire que cette lecture m’inspire, voilà ce que je me propose dans cette série de vidéos.
Voici le douzième chapitre Solitude de monseigneur Bienvenu du premier livre Un juste de la première partie Fantine du roman Les Misérables de Victor Hugo, publié en 1862.
Prendre un livre dans ma bibliothèque, l’ouvrir au milieu, le lire à haute voix, ajouter une musique de fond puis dessiner ce que cela m’inspire, voilà comment j’essaie d’entrer au cœur des livres. Voilà ce que cela peut donner :
Texte : Xavier de Maistre, Voyage autour de ma chambre (1795), Flammarion, 2003.
Dans ce trente-cinquième journal de lecture de l’année 2026, je passe en revue mes lectures. En plus de la vidéo ci-dessous, vous trouverez les notes prises après chaque moment de lecture, sur un fond de couleur différent pour chaque livre.
38:29 Clément Viktorovitch, Le pouvoir rhétorique, Apprendre à convaincre et à décrypter les discours
Sur le fauteuil jaune, « disent les imbéciles » (c’est peut-être une imbécilité que de le mentionner à chaque fois, ce fauteuil jaune), toujours le surgissement des mots et leur ressassement, « debout les mots » (ou les Maures), « un monstre d’orgueil » et cette idée dont on ne sait que faire ; les mots nous torturent, ils sont toujours compris de travers (drame de la vie avec d’autres êtres de parole) (c’est peut-être pour cela que certains parlent aux animaux).
Concerto pour piano de Grieg, sur le fauteuil jaune, Anima : les chevaux libérés sèment la panique et la mort sur l’aire d’autoroute. Vu du ciel par pandion haliaetus carolensis, on dirait « une éclosion de fleurs éparses, nées comme par magie sous l’effet des ruades. »
Sur la terrasse, lu Sarraute, « disent les imbéciles », sans trop savoir ce que je lisais, rien n’étant stable, établi, solide dans ce livre. Les mots, les gestes, les impressions surgissent, mais d’où ? Un enterrement a lieu, « debout les morts », debout les mots : « Soudain des mots, une strophe, une seule, elle flotte, se déploie, elle m’enveloppe, me pénètre… une chaude buée… Et toute notre construction, cet objet patiemment recollé se défait… »
Toujours « disent les imbéciles » sur la terrasse. Les mots qu’ils disent ? Des imbécilités : « Tous tels qu’ils sont. Tels que Dieu les a faits. Que voulez-vous, il est ce qu’il est, vous ne changerez pas. Je le connais. Si vous le connaissiez comme moi. » Tout est en place puis Sarraute fait tout s’écrouler. Une phrase est dite (par qui ? pour qui ?), « c’est vous que ça juge » et les pages qui suivent cherchent tout ce qu’une telle phrase dit et ne dit pas. Aucune parole n’est simple (et cette phrase-là aussi, il faudrait la décortiquer).
Une page de Sarraute sur le fauteuil jaune avant le souper. Soudain, c’est violent, brutal : « Je tourne autour de lui, je bondis, je mords, j’arrache des lambeaux, une odeur écœurante s’en dégage, un liquide poisseux dégouline sur moi… » (les mots débordent).
Anima, dans le fauteuil jaune, la rencontre avec l’assassin aura lieu bientôt, peut-être, mais le chat ne le sait pas.
Anima, sur le fauteuil jaune avec Bach et Couperin, jeu du chat et de la souris. Pendant que le chat se repaît, l’assassin s’approche. Son corps tatoué d’animaux impose sa loi, pire que la loi de la jungle.
Grandville Mon Amour, au lit, thriller animalier en République anglaise (oui, oui, les rois, c’est fini) puis dans une France qui renoue avec la Révolution. Le chien premier ministre anglais ressemble à Churchill, mais un tueur en série s’est échappé… La frontière entre les humains et les animaux s’estompe (pas vu d’humains dans ce deuxième volume).
Anima, sur le fauteuil jaune (je m’y filme), deux hommes s’entretuent au fond des bois devant les animaux terrorisés.
Anima, train Cousset-Fribourg, fini la deuxième partie, chant des lucioles : « Nous n’abandonnerons pas. Nous luirons. » Commencé la troisième partie, Canis lupus lupus, changement de dispositif, ce sont désormais les lieux qui donnent leur titre aux chapitres. Un chien-loup suit l’homme. Il découvre la ville. Pourquoi suivre cet homme ? « Mon museau a frôlé ses lèvres, j’ai humé l’odeur des animaux morts et, dans l’arc opaque de ses yeux, j’ai aperçu mon reflet. Il a incliné la tête. J’ai appuyé mon front contre son front et j’ai lié ma vie à la sienne. » (parce ce que c’était lui, parce que c’était moi) (amitié).
« disent les imbéciles » sur le fauteuil jaune, toujours les mots qui se cherchent, cet homme n’est pas un imbécile, « c’est quelqu’un », ce n’est pas n’importe qui, ce n’est pas rien que quelqu’un.
Fauteuil jaune, Händel, orage, Anima : errance de l’homme et du chien, ils prennent des trains et à chaque arrêt de la violence (des hommes). Le chien sait fidèlement l’homme qui fuit mais qui retrouve une photo de Chatila, le massacre originel.
Au lit, Grandville Mon Amour, une histoire rocambolesque et sanglante d’animaux à corps d’hommes, Le Brock, le héros, lit Voltaire tout en se musclant le biceps et la République socialiste d’Angleterre a d’étranges chefs. Des humains ? Deux bandits au détour d’une case, Gastro (Lagaffe) et Luce (Lucky).
Lu dans le train Cousset-Fribourg un chapitre terrible d’Anima, un combat de chiens raconté par celui qu’on décrit comme un monstre (alors que les monstres, ce sont les humains).
Anima, train Fribourg-Cousset, le chien-loup adopte un nouvel animal humain, blessé, une jeune fille, Winona : « Insecte, oiseau, chien et humain, ont par moments plus à voir l’un avec l’autre que chacun avec ses propres semblables. Wahhch et Winona étaient mes semblables. » Le lieu : Protection, Kansas.
Sur la terrasse, terminé « disent les imbéciles ». De quoi parle ce livre ? Il se pose sans cesse la question. Qui parle ? Il se la pose aussi. Qui parle à qui ? Quelle est l’idée ? Est-il intelligent ? Est-ce une imbécilité ? Les questions restent ouvertes quand le livre se referme…
Anima, sur la terrasse. Wahhch est en quête de son passé (on en a presque oublié que c’est le loup qui parle), il se remémore Chatila et déjà les chevaux (qu’il vengera en ouvrant la bétaillère) qui meurent avec les humains, sa famille, dans le purin.
Sur le fauteuil jaune, deux brefs chapitres d’Anima ; ils passent par Hebron, New Mexico (après Genesse, Ulysses, Virgil (l’enfer), Bloody Valley, Carthage, Oran, Cairo, Lebanon et j’en passe, le voyage est initiatique, presque mythique).
Au lit, commencé L’assassinat de Guillaume l’Enfant et l’Enfant et autres histoires broyardes de Jean-Luc Chaubert, de brefs récits qui font revivre des héros d’ici dans des lieux familiers. Luna et Ourso à Gletterens au village des pseudo-lacustres, et à Avenches des militants gauchistes qui voudraient, étrange idée, interdire les combats de gladiateurs. Et aussi Alibas le Sarrasin qu’il faudra aller affronter tout près, au Creux-de-la-Chettaz.
Sur le fauteuil jaune, un chapitre d’Anima, une cérémonie religieuse interdit au chien et des enfants qui s’amusent : « … il y a la meute et ceux qui, à jamais, se tiennent à l’extérieur de la meute. » (Ce livre raconte ceux de l’extérieur.)
Sur le fauteuil jaune, sur fond de chanson corse, Anima se rapproche de son dénouement. Ce nom étrange, Wahhch Debch, on saura bientôt ce qu’il porte : Wahhch Debch, Le Monstre Brutal, Maroun, le père (encore une fois la sauvagerie humaine).
Anima, fauteuil jaune, musique groove et des horreurs humaines de plus en plus extrêmes. L’horreur de Sabra et Chatila et cette phrase hélas d’actualité : « Les Palestiniens étaient comme des instruments de musique entre nos mains et chacun essayait de faire sortir une note de douleur qu’on n’avait encore jamais entendue. » La description qui suit est insupportable.
Terminé Anima dans le fauteuil jaune. Un livre puissant, violent, bestial, où l’homme et l’animal s’entremêlent dans la sauvagerie. Les charognards dévorent un corps humain qui n’a rien d’humain. Un chien-loup erre au nord. L’homme qui l’accompagne est-il encore homme ?
Au lit, L’Assassinat de Guillaume l’Enfant, thriller médiéval sur fond de querelles politiques, le tout juste à côté d’ici. Le moine Tibauld veut découvrir la vérité, mais à Rome, l’Église se fiche de la vérité. On a trouvé aux Arbognes des types à pendre. Affaire classée.
Dans le train Cousset-Fribourg (aller-retour), commencé Le Diable de Léon Tolstoï, un petit bouquin avec un gros sein en couverture. C’est évidemment sous ce sein que se cache le diable. Histoire banale : un homme à femmes se marie, mais ce n’est pas à son épouse que ce sein si attirant appartient.
Au bord de la piscine, Le Diable. Eugène est marié. Son épouse est une maîtresse de maison épatante. Elle attend un enfant. Mais voilà que Stépania revient. Elle travaille chez Eugène. Il la voit. En pensée, tout est déjà fichu.
Lu sur la terrasse, Le Crystal des Elfes bleus, premier album d’Elfes, de l’heroic fantasy dans la plus pure tradition, avec Orks et talismans, magie de l’eau, massacres et traitrises.
Au lit, une histoire broyarde bien connue, la Vierge qui revient toute seule à Tours, un miracle, ma racontait-on jadis. C’était sans compter sur une certaine Adeline… Une deuxième histoire, celle du siège de Payerne en 1283, récit historique assez classique avec une vague romance.
Dans le train Cousset-Fribourg, Le Diable. Petit à petit, cela s’insinue en lui. Plus il veut qu’elle s’éloigne, plus il pense à elle et plus ça se voit. Mécanique implacable.
Terminé, dans le train Fribourg-Cousset, Le Diable de Tolstoï. Eugène s’enferme dans la culpabilité et dans le désir interdit : « Il savait que seule la honte vis-à-vis d’elle et de lui-même le retenait. Et il savait qu’il recherchait les circonstances dans lesquelles cette honte passerait inaperçue : l’obscurité, ou bien un attouchement qui submergerait la honte sous la pression bestiale. » La fin, brutale, sonne dur (et rejoint un drame bien réel qui rôde dans mon esprit en ce moment).
Sur le fauteuil jaune, Le pouvoir rhétorique. Clément Viktorovitch (Clémovitch pour ses followers, dont je suis) distingue la rhétorique, art de convaincre, de la stylistique (les fameuses figures de style que je m’apprête à infliger à mes élèves), de l’éloquence, de la négociation et de la manipulation. La rhétorique est un outil utile dans toutes ces situations mais ne se résume pas à celles-ci.
Sur le fauteuil jaune, Le pouvoir rhétorique, fin du chapitre 1, qui définit les termes, notamment les dynamiques (monologique, délibérative, compétitive et conflictuelle) et début du chapitre 2 « Choisir les arguments », qui peuvent être rigoureux ou efficaces pour être bons.
Au lit, quelques histoires broyardes, Theobald de Montagny tue un moine (que j’avais transformé en chien) et Estavayer est en feu. Ces drames ont eu lieu. Ici. Tout près. Les gens qui les vécurent sont des gens ordinaires, paysans, joueurs de flûte, religieuses amoureuses.
Sur le fauteuil jaune, Le pouvoir rhétorique, toujours le chapitre 2, « Choisir les arguments », deux types d’arguments à éviter : le bon sens (très efficace mais rarement rigoureux, qui ici l’auditeur à ne pas trop réfléchir et endort son esprit critique) et l’argument par l’exemple, s’il ne constitue pas l’illustration d’une généralité.
Commencé à la piscine Comme des bêtes de Violaine Bérot (roman acheté, je crois, en même temps qu’Anima, sur les conseils de la même libraire) ; les fées font de la poésie puis il est question d’un homme sauvage, un ours, et d’une petite fille. Se peut-il que celui qui ne savait parler que par grognements soit le père de cette enfant ?
Prendre un livre jadis aimé et le relire à haute voix tout en m’arrêtant de temps en temps pour dire que cette lecture m’inspire, voilà ce que je me propose dans cette série de vidéos.
Voici le onzième chapitre Une restriction du premier livre Un juste de la première partie Fantine du roman Les Misérables de Victor Hugo, publié en 1862.
Prendre un livre dans ma bibliothèque, l’ouvrir au milieu, le lire à haute voix, ajouter une musique de fond puis dessiner ce que cela m’inspire, voilà comment j’essaie d’entrer au cœur des livres. Cela peut donner cela :
Texte : Marivaux, Le Jeu de l’amour et du hasard (1730), Libraire Générale française, 1999.
Musique : Adrian Sical, Jocul Boldenilor par la Fanfare Ciocărlia.
Dans ce trente-quatrième journal de lecture de l’année 2026, je passe en revue mes lectures. En plus de la vidéo ci-dessous, vous trouverez les notes prises après chaque moment de lecture, sur un fond de couleur différent pour chaque livre.
49:29 Clément Viktorovitch, Le pouvoir rhétorique, Apprendre à convaincre et à décrypter les discours
Terminé, sur le fauteuil jaune, Quichotte, un brin mélancolique ; le héros quittant notre monde, la fête est finie, mais l’enfance est de retour. Deux gamins colorient des personnages qui leur ressemblent, ils essaient de ne pas dépasser mais Don Quichotte sans cesse déplace les lignes.
Commencé, sur le fauteuil jaune, Faire paysan de Blaise Hofmann, un livre de 2023 (année du décès de papa, j’avais acheté ce bouquin en pensant à lui, en hommage). Les paysans de jadis meurent et tout un monde meurt avec eux, celui des tas de fumier tressés et des laiteries. C’est le monde de mon enfance et de celle de Blaise Hofmann. « Je revois les deux botte-culs suspendus à la grande porte de la grange (où étaient-ils suspendus, chez nous ?). Il y a l’odeur douceâtre du lait, des relents d’étable. J’entends grésiller la petite radio à antenne qui restait toujours allumée pendant la traite. » Je la revois aussi. Papa écoutait Option Musique.
Fauteuil jaune, piano romantique, chronique de Jules Vallès du 16 septembre 1857, un peu mélancolique ; on meurt beaucoup et les grognards de Bonaparte qui défilent dans Paris sont de plus en plus vieux. Restent les financiers, nouveaux rois qui se mettent à écrire.
Sur la terrasse, Faire paysan (la grange est juste en-dessous), l’auteur rencontre des voisins, un oncle, des paysans d’aujourd’hui. Ce qu’ils lui disent, c’est ce que j’entends ici ; il est parti 15 ans à Lausanne, il n’est plus du même monde (moi 10 ans à Fribourg, même sentiment.
Sur le fauteuil jaune, Vallès, chronique du 15 octobre 1857, description horrifique du collège, pire que la prison (ce sera le thème du roman L’enfant, je crois, qui rendra l’auteur célèbre).
Sur le fauteuil jaune, Faire paysan (c’est justement ce qu’ils nous reprochent, de ne rien faire, parce que lire, pour eux, c’est ne rien faire, sur un fauteuil, quelle qu’en soit la couleur, on ne fait rien, on dort devant la télé le soir, épuisé par le travail harassant de la journée). Blaise Hofmann évoque le fossé ville-campagne, si difficile à combler en Suisse, et qui se creuse un peu plus à chaque initiative populaire écologiste. Fils de paysan devenu étudiant puis enseignant (comme moi), il se trouve « les fesses entre une chaise et un botte-cul. »
Faire paysan, toujours sur le fauteuil jaune, brève histoire de l’agriculture suisse et d’une politique agricole qui compense les injustices du marché par des paiements directs qui transforment les paysans en fonctionnaires envahis par la paperasse. Évocation aussi de 1996, la vache folle, les manifestations agricoles chargées par la police, Fernand Cuche (que devient-il ?) (il ne lâche rien : « Sans révolte du monde agricole, qui comprendra vraiment ce qu’il représente dans la chaîne alimentaire ? » Le problème, c’est souvent que les paysans se trompent d’adversaires (titre du chapitre entamé : « Coop, Migros, Syngenta, l’État et moi »).
Au bord de la piscine, commencé Anima de Wajdi Mouawad (sur le conseil de ma libraire préférée, la seule qui m’offre le café) (elle me fait acheter des livres que je ne lis pas, il faut que je répare cet affront avant de retourner la voir). Ça commence fort : « Ils avaient tant joué à mourir dans les bras l’un de l’autre, qu’en la trouvant ensanglantée au milieu du salon, il a éclaté de rire, convaincu d’être devant une mise en scène, quelque chose de grandiose pour le surprendre cette fois-ci, le terrasser, l’estomaquer, lui faire perdre la tête, l’avoir. » Il s’agit pourtant d’un crime atroce. Mais ce qui rend ce texte, c’est son narrateur, felis sylvestris catus carthusianorum, le chat, puis d’autres animaux prennent la parole, passer domesticus (un oiseau), un chien, des pigeons, un poisson. Notre monde sauvage vu par ceux que l’on dit sauvage.
Sur la terrasse, Faire paysan (la grange est vide, juste à côté, les bêtes sont sorties brouter le peu d’herbe que la sécheresse laisse pousser, et la ferme d’en face, rénovée, n’est plus qu’une maison où loge l’épouse d’un paysan mort trop tôt, comme souvent), description de l’emprise de Fenaco, Coop, Migros sur les paysans : « Plus sa situation empire et plus le paysan y répond par un silence opaque entrecoupé de coups de colère et d’orgueil. Il en veut aux « acteurs visibles » : les journalistes, les antispécistes, les écologistes ; et il continue de manger dans la main des « acteurs de l’ombre » — groupes agrochimiques, agro-industriels, grands distributeurs — alors qu’ils sont les piliers de l’agriculture moderne et ses principaux fossoyeurs. » D’où le désespoir, l’endettement, les suicides et la figure connue de Pierre-André Schütz, le paysan-pasteur qui écoute les paysans (et aussi le poète Gustave Roud) (Pierre-André a chanté avec les oncles et tantes de l’auteur et j’ai chanté avec Pierre-André). « Le monde paysan est toujours tout petit. »
Chronique du 1er novembre 1857 de Jules Vallès sur le fauteuil jaune en écoutant Gesualdo (l’auteur préfère Offenbach). Il est question de vendanges, de chasse, de théâtre et de la Bourse, quelque part entre un romantisme qui semble un tantinet ironique et la volonté de célébrer le Présent (nom du journal) (avec au passage quelques remarques misogynes ou antisémites qui fleurent bon la vieille France).
Au lit, commencé la BD Grandville de Bryan Talbot, où dans un Paris étrange, ce sont les animaux qui jouent les hommes et qui s’entretuent. L’Angleterre est un petit pays sous domination française et les humains sont les serviteurs des animaux. Un blaireau mène l’enquête (c’est un peu le monde d’Anima à l’envers). Inspecteur Le Brock de Scotland Yard. Les animaux humanisés ne sont pas rares dans la BD, mais en général ils ne le sont pas à ce point et ne s’appellent pas Jean-Marie Lapin, leader d’extrême droite devenu Premier ministre de Napoléon XII dans un monde qui ressemble au dix-neuvième mais où des pseudo-anarchistes anglais sèment la terreur.
Sur le fauteuil jaune, Faire paysan (il pleut enfin), Blaise Hofmann continue ses rencontres avec des paysans innovants, une paysanne, un paysan bio qui se pose plein de questions. Faire paysan, c’est en fait Faire paysans.
Toujours sur le fauteuil jaune, Faire paysan (il ne pleut déjà plus), ces paysans qui essaient de « faire autrement » mais qui n’y parviennent pas toujours et cette question centrale du rôle du consommateur qui pourrait tout changer s’il changeait ses habitudes (je suis dubitatif, les consommateurs ne faisant en général que suivre ce que la publicité leur impose) (comme toujours, la solution, ce serait de sortir du capitalisme, mais personne ne peut le faire seul).
Sur le fauteuil jaune, avec des airs classiques, je lis la dernière chronique de Jules Vallès au Présent, où il se sent empêché d’écrire ce qu’il veut à propos de la mort d’un homme dont il ne faut pas dire de mal : « Je gémis du silence qui m’est imposé et je trouve aujourd’hui mon métier bien triste. » (Le mort, c’est un certain Cavaignac, militaire, « prince de sang de juin 1848). Puis Vallès cite un livre en long et en large, Aristide Froissard, d’un certain Léon Gozlan, roman comique qui l’enchante (c’est assez rigolo en effet, un lion y boit du champagne) (les animaux, point commun de mes lectures du moment).
Sur le fauteuil jaune, pendant que Quentin pompe le purin à l’aide d’une énorme fuste (il est paysan bien pourtant), je termine Faire paysan, un livre-enquête qui montre la diversité des paysans suisses, loin des visions caricaturales, et rêve d’une réconciliation des villes et des campagnes : « J’ai fait un rêve (passons sur la posture Luther King un peu grandiloquente). Un rêve tout en nuances, un rêve de lenteur, de silence : l’un descendait de son tracteur, l’autre de sa tour d’ivoire. L’un ne prenait plus personnellement les critiques du modèle agricole actuel. L’autre se regardait longuement dans un miroir et, découvrant l’étendue de ses contradictions, adoptait soudain une posture plus humble. » Les paysans sauveront le monde, paraît-il, à condition que le monde sauve les paysans.
Jules Vallès, sur le fauteuil jaune, vante les mérites de la Bourse dans le Figaro. Peut-on imaginer figure plus éloignée du paysan que celle du boursicoteur ?
Anima, au bord de la piscine, un enterrement vu par un corbeau puis un autre oiseau, puis « dans la grande pataugeoire du printemps » scirus carolinensis (un écureuil), témoignages animaux de la détresse d’un homme. Les voit-il, les sent-il, ces animaux qui l’aident à porter sa douleur ? L’aident-ils vraiment ?
Sur la terrasse, un dernier article de Jules Vallès (pour le moment), léger optimiste (l’argent sauve le monde). Le livre suivant s’intitule Les réfractaires (ça se gâte, je le lirai plus tard, peut-être).
Sur la terrasse, commencé Les mots, de Jean-Paul Sartre. Très vite, la famille, des prénoms, ça déménage et voilà le petit Jean-Paul : « Jean-Baptiste voulut préparer Navale, pour voir la mer. En 1904, à Cherbourg, officier de marine et déjà mangé par les fièvres de Cochinchine, il fit la connaissance d’Anne-Marie Schweitzer, s’empara de cette grande fille délaissée, l’épousa, lui fit un enfant au galop, moi, et tenta de se réfugier dans la mort. » Voilà pour la vie du père, c’est tout, et incidemment surgit un moi, presque anecdotique, un enfant san père, sans sur-moi, une mère redevenue enfant sous la férule d’un grand-père hugolien qui écrase tout le monde saut le petit Sartre, qu’il adore. Enfance heureuse ? On dirait, même si tout dans Les mots pour l’instant n’est qu’ironie (pendant que je lis, un enfant pleure ; sa maman ne cède pas, son père non plus, un enfant qui ne deviendra pas Jean-Paul Sartre).
Un chapitre d’Anima, sur le fauteuil jaune, larus delawarensis. Le jeu : trouver l’animal. « Nous étions affamés et le ciel, tout autant que nos cris, ne nous rassasiait plus depuis longtemps. » Des rapaces. Un homme traverse un pont. Il ne se suicide pas.
Au lit, Anima, les animaux toujours plus proches de l’homme qui s’enfonce dans la nuit, la fourmi sentant la mort en explorant sa peau et mephitis mephitis (une sorte de putois) le défendant contre des agresseurs. Qui ? Les animaux ne comprennent pas mais ils savent, comme cette araignée dans ce bar d’une réserve indienne : « Au-delà de sa parure humaine derrière laquelle il se camouflait, cet être était emmailloté au cœur d’une toile invisible tissée d’une soie née de sa propre chair, et la bête odieuse qui le tenait prisonnier, se nourrissait à même ses viscères, n’était autre que lui-même. »
Sur le fauteuil jaune, Sartre découvre les livres (sa vie entière, la mienne aussi) (difficile de se défaire de cette idée, fausse bien sûr). La lecture est sacrée, miraculeuse, magique. Anne-Marie, sa maman, lui lit un conte : « De ce visage de statue sortit une voix de plâtre. Je perdis la tête : qui racontait ? quoi ? et à qui ? Ma mère s’était absentée : pas un sourire, pas un rire de connivence, j’étais en exil. Et puis je ne reconnaissais pas son langage. Où prenait-elle cette assurance ? Au bout d’un instant, j’avais compris : c’était le livre qui parlait. » Miracle sans cesse renouvelé (ou illusion) ; la voix de Sartre, j’en ai une vague idée, mais la voix que j’entends dans ma tête, de qui est-elle la voix ?
Les mots, sur le fauteuil jaune, petit à petit font naître Jean-Paul Sartre, dont l’enfance se confond avec les livres, d’abord les œuvres vénérées par son grand-père, Corneille, Hugo, Anatole France, puis les magasines achetés en douce par la mère et la grand-mère, une littérature plus simple (les gentils blancs tuent « au fil de l’épée » de méchants sauvages) (il préfère ces livres-ci, bien sûr) (et durablement : « je lis plus volontiers les « Série Noire » que Wittgenstein) (moi aussi).
Des animaux aussi dans Sartre, sur le fauteuil jaune : « Je suis un chien : je bâille, les larmes roulent, je les sens rouler. […] Je suis une mouche, je grimpe le long d’une vitre, je dégringole, je recommence à grimper. » Qu’est Sartre enfant ? Il n’est pas (« l’existence précède l’essence », écrira-t-il) : « … je n’étais pas consistant ni permanent, je n’étais pas le continuateur futur de l’œuvre paternelle, je n’étais pas nécessaire à la production de l’acier ; en un mot je n’avais pas d’âme. » (Si l’existence précède l’essence, qu’est-ce qui précède l’âme ?)
Anima, au bord de la piscine, des animaux tantôt domestiques tantôt sauvages (les humains aussi).
Anima, sur le fauteuil jaune, piano zen, un chapitre où deux hommes se rencontrent, deux animaux aussi, un chat, un boa ; le chat raconte sa terreur ; l’un des hommes parle : « Moi, je voulais faire poète, mais ça n’était pas sur la liste d’enfants à faire. Alors j’ai fait curé » (une famille de 18 enfants, au Québec, pas de poète possible). Puis l’homme (le maître du boa) raconte l’orignal assassin qui l’épargne : « J’ai vu mon regard me voir. » (animaux-miroirs)
Terminé, sur la terrasse, la première partie, Lire, des Mots de Sartre, qui commence à devenir Sartre, à exister, mais à travers l’imagination, le cinéma, la musique. L’enfant se veut héros, il se rêve nécessaire à l’univers. Il reste seul, même s’il aime la foule des salles obscures, plus démocratiques que celle des théâtres : « À feu mon père, à mon grand-père, familiers des deuxièmes balcons, la hiérarchie sociale du théâtre avait donné le goût du cérémonial : quand beaucoup d’hommes sont ensemble, il faut les séparer par des rites ou bien ils se massacrent. Le cinéma prouve le contraire : plutôt que par une fête, ce public si mêlé semblait ému par une catastrophe ; morte, l’étiquette démasquait enfin le véritable lien des hommes, l’adhérence. »
Anima, sur le fauteuil jaune en écoutant Powerlines d’Helen Hall, une musique inquiétante, du moins me le semble-t-elle en lisant cette histoire de sauvagerie, de violence, d’animalité : un boa mange un lapin vivant ; un homme plante un couteau dans le sexe d’une femme ; le monde des humains est rouge, trop rouge pour les chats.
Sur la terrasse, à la tombée de la nuit, Écrire, seconde partie des Mots de Sartre. L’enfant se met à écrire, il copie des romans d’aventures, les démultiplie, se fait superhéros, crève les yeux des jeunes filles puis rature les horreurs qu’il vient d’écrire, mais commence à exister : « Je suis né de l’écriture : avant elle, il n’y avait qu’un jeu de miroirs ; dès mon premier roman, je sus qu’un enfant s’était introduit dans le palais de glaces. Écrivant, j’existais […]. »
Anima, sur le fauteuil jaune, un singe boit du Coca light pendant que deux hommes parlent. On sait qui est l’assassin. On ne peut pas le livrer. Il faut le suivre, se laisser balader par lui, éviter le regard des animaux.
Fin de la 1ère et début de la 2ème partie d’Anima, sur le fauteuil jaune avec Glinka ; cela ressemble de plus en plus à une fuite, mais qui cet homme fuit-il ? Lui-même, semblent répondre les animaux.
Au lit, commencé Le pouvoir rhétorique de Clément Viktorovitch, lecture d’avant-rentrée pour donner du sens aux cours de français. Première idée : il n’y a pas de démocratie sans rhétorique partagée, d’où la nécessité de partager un savoir qui reste trop souvent l’apanage de quelques-uns. Deuxième question : comment provoquer la conviction en évitant la manipulation ? Connaître les procédés rhétoriques, se les approprier, les identifier chez les autres, voilà la piste proposée, même si la rhétorique a mauvais presse (Platon et Descartes la rejettent, au nom d’une vérité qui s’impose par le dialogue ou la démonstration logique).
Dans le train Cousset-Fribourg, Anima, sentir la présence animale (un moustique cette nuit), sentir à travers la parole des animaux, même si c’est un humain qui écrit, une solidarité, presque une amitié (sans mots) : « Il s’est accroupi, il m’a regardé, je l’ai regardé, j’ai couiné, il a tendu sa main en ma direction et il a dit Moi aussi ! Moi aussi ! Sous terre, sous terre, et seul ! et il a éclaté en sanglots. » (le rat et l’homme, deux amis)
Train Fribourg-Cousset, Anima. Cet homme, Wahhch (étrange nom) provoque quelque chose aux animaux qu’il croise : un chien lui saute à la gorge pour le tuer, un cochon au contraire se sent touché : « … je suis devenu lui et je crois qu’il est devenu moi » (c’est un cochon qu’on mène à l’abattoir).
Commencé, sur la terrasse, avant d’être interrompu par la pluie, « disent les imbéciles » de Nathalie Sarraute. Que disent les imbéciles ? « Elle est mignonne, n’est-ce pas ? Regardez-moi ça… » Langage ordinaire répété, trituré, ressassé pour en saisir à la fois le vide et le trop-plein.
Il ne pleut déjà plus. Repris « disent les imbéciles » sur la terrasse, ce « elle est mignonne » qu’on dit de la grand-mère en lui caressant les cheveux comme à une petite fille et cette voix qui détache du « nous », celui qui est « jaloux », disent-ils (les imbéciles ?) en décortiquant le mot « jaloux », ce qu’il contient de loup en lui (et revoilà les animaux).
Sur la terrasse (il ne pleut toujours pas), Les mots de Sartre, sa vocation d’écrivain officiellement avalisée par son grand-père, l’enfant s’imagine en futur professeur de lettres parce qu’un écrivain c’est pauvre (le grand-père a croisé Verlaine dans un troquet) : « … à ma mort on trouverait des inédits dans mes tiroirs, une méditation sur la mer, une comédie en un acte, quelques pages érudites et sensibles sur les monuments d’Aurillac, de quoi faire une plaquette qui serait publiée par les soins de mes anciens élèves. » Un écrivain, ça ne peut être que mort et Sartre avoue que c’est peut-être cela qu’il désire : la mort.
Au lit, Anima, un chat, une mule, et cet homme blessé (la mule le soigne) qui recherche l’assassin de sa femme que tout le monde protège (pas les bêtes, les humains) (les bêtes sont là, très près, très loin).
Sur le fauteuil jaune, Les mots, lecture inattentive (parfois la vie (et la mort) viennent heurter de plein fouet les mots, dont sent à quel point ils sont dérisoires). La guerre survient. Sartre n’écrit plus.
Anima, encore un mort (humain) ; les animaux assistent impuissants à ce jeu de massacre mais ils ne peuvent s’empêcher de les aimer, leurs humains (le singe de Coach le dit, lui si proche de nous).
Sartre, sur le fauteuil jaune : « J’éprouve la vitesse de mon âme. » Toujours tourné vers l’avenir, persuadé que l’œuvre future sera toujours meilleure que l’œuvre présente, elle-même meilleure que l’œuvre passée, Sartre court après la vie.
Terminé, sur le fauteuil jaune, Les mots. Sartre a raconté son enfance. Qu’en reste-t-il ? Tout, mais transformé. L’enfant seul, l’orphelin est devenu « tout un homme, fait de tous les hommes et qui les vaut tous et que vaut n’importe qui. »
« disent les imbéciles » sur le fauteuil jaune (les imbéciles aiment les fauteuils) ; Sarraute saisit des bouts de phrases et les laisse infuser dans la tête de ceux qui les entendent, « menton en galoche », « pas intelligent », « disent les imbéciles ».
Anima, fauteuil jaune, chez les hommes, la mort rôde : « Seules les bêtes seules savent vraiment ce dont elles ont besoin pour vivre. » (doublement seules, les bêtes) (et nous ?)
Toujours le fauteuil jaune, toujours Anima, toujours la fuite, toujours la fuite, toujours les animaux, une cigogne blessée (il la sauve, il se sauve).
Anima, fauteuil jaune, il n’est pas seulement question d’animaux, il est question aussi d’humains déracinés, ceux qu’on a appelé Indiens, ceux de Sabra et Chatila. Et ceci, à propos des chauves-souris : « Chaque cri doit être suivi d’un silence pour faire entendre un écho. Celui qui ne fait que hurler sa douleur n’en verra jamais le visage tout autant que celui s’obstine à la taire. C’est la leçon des chauves-souris : pour voir le visage de ce qui te fait souffrir, tu dois faire de ta douleur un collier qui enchaîne des perles de silence aux perles de tes cris. » (et pour accompagner celles qui souffrent, me faire chambre d’écho).
« disent les imbéciles », fauteuil jaune ; les personnages de Sarraute, ce sont les mots eux-mêmes, leur naissance, ce qu’ils bougent en nous, et cette idée qui surgit, qu’on peine à attraper, dont on ignore si elle est intelligente ou stupide.
Anima, fauteuil jaune, en écoutant les Stones ; l’homme au milieu des chevaux dans une bétaillère, les chevaux savent qu’on les mène à la mort : « Tout succombe à l’hallali des espoirs, tout succombe, tout noire. Tout noire comme on dit tout tombe ou tout meurt. Tout noire ici au sarcophage des chevaux. » L’homme caresse les chevaux, puis il les libère (les Stones chantent Wild Horses).
Au lit, lu la postface de Grandville, où l’on constate que les hommes à tête d’animaux sont une vieille tradition, puis commencé Grandville Mon Amour, où un condamné à mort (quel animal est-ce ?) s’évade.
Prendre un livre jadis aimé et le relire à haute voix tout en m’arrêtant de temps en temps pour dire que cette lecture m’inspire, voilà ce que je me propose dans cette série de vidéos.
Voici le dixième chapitre L’évêque en présence d’une lumière inconnue du premier livre Un juste de la première partie Fantine du roman Les Misérables de Victor Hugo, publié en 1862.
Prendre un livre dans ma bibliothèque, l’ouvrir au milieu, le lire à haute voix, ajouter une musique de fond puis dessiner ce que cela m’inspire, voilà comment j’essaie d’entrer au cœur des livres. Cela peut donner cela :
Texte : Marivaux, L’Île des esclaves (1725), Libraire Générale française, 1999.
Musique : François Couperin, Pièces de Clavecin, Suite 10/9 en ré majeur, les Bagatelles, par Christophe Rousset.