Dans ce trente-troisième journal de lecture de l’année 2026, je passe en revue mes lectures. En plus de la vidéo ci-dessous, vous trouverez les notes prises après chaque moment de lecture, sur un fond de couleur différent pour chaque livre.
3:08 Nathalie Sarraute, Vous les entendez ?
8:26 Franck Bonnet, Ann Bonny, La louve des Caraïbes, livre 2
13:38 Jean-Jacques Rousseau, Les Confessions
21:26 Éric Pessan, Quichotte, Autoportrait chevaleresque
28:33 Jules Vallès, L’Argent et choix d’articles
Lecture du matin, lundi de vacances, Ann Bonny, La louve des Caraïbes, Franck Bonnet, au lit (femme pirate) (dit-on piratesse ?) (la geste des pirates, si romantique, mise à mal par les hommes, sauvée par les femmes) (mais qu’en est-il de la vraie Ann Bonny ?) (on l’ignore, bien sûr) (on invente, on fantasme, on dessine).
À la piscine, Quichotte, autoportrait chevaleresque (p.91-107) (c’est sur une plage des Canaries que j’avais achevé ma première lecture de DQ) (cette femme, sur le linge d’à côté, avec ses mômes, c’est, je crois, celle qu’en ce temps-là je prenais pour Dulcinée du Toboso). Quichotte et Sancho naissent à notre monde. L’auteur n’en peut plus, de ce monde. Réussiront-ils à le transformer ? (Sinon le monde, du moins l’auteur, et le lecteur) Ce n’est pas gagné : « Deux pas dans la rue, ce sont les noces de Cana, la guérison des sourds à l’aide d’appareils auditifs, celles des aveugles par la chirurgie de l’œil et le miracle de la pêche miraculeuse en même temps que toutes les douleurs accumulées dans les cercles concentriques des Enfers imaginées par Dante. »
Toujours Quichotte, sur le fauteuil jaune (p.107 à 128), nos deux héros naissent à ce monde invivable, le nôtre, ils perdent leurs montures, se battent à l’épée contre des passants penchés sur leur smartphone (on rêve de les imiter, on n’ose pas). « Les villes modernes sont à ce point fragiles qu’il suffit d’un âne et d’un cheval faméliques pour les paralyser aux heures de pointe » (pauvres bêtes).
Sur ma terrasse, toujours Quichotte (p.128-150), ses enfants, la litanie des injustices qui poussent à la rue, la guerre, souvent, ou le travail. « Ce qu’il faut d’héroïsme », autre litanie (les héros du quotidien, qu’on ne célèbre jamais) ; et l’auteur qui a besoin d’écrire pourquoi il écrit ce livre : « J’ai envie d’écrire, j’ai envie d’essayer cette structure, j’ai envie de la frotter au Quichotte, j’ai envie de faire vivre ma bibliothèque (moi aussi), j’ai envie de shooter dans ce qui m’étouffe, de prendre le réel entre deux mains et de le tordre jusqu’à en faire un nœud, comme les athlètes de cirque le font d’une barre de fer. »
Toujours Quichotte, au bord d’une autre piscine, à la maison (p.150-160) (il est question de ceux qui dorment dans la rue, sous tente, et je me prélasse en lisant cela), toujours la question de l’héroïsme. Qui sont les héros d’aujourd’hui ? Comment ne pas les confondre avec les lâches ?
Rousseau, Les Confessions, livre 11 (sur la terrasse, au calme, dans la nature), voilà enfin le malheur dont il est question en permanence, voici le complot, l’arrestation, la fuite, suite à la publication de l’Émile et du Contrat social. Mais quelle est la vraie raison de l’hostilité des autorités ?
Encore deux chapitres de Quichotte, sur la terrasse, au crépuscule, les 48 et 49 (p.160-167) où l’auteur ouvre le journal puis le regrette (je fais de même) puis où Don Quichotte jure qu’il va terrasser le dragon (le capitalisme, ai-je envie d’écrire) (Don Quichotte vote Mélenchon).
Commencé, en écoute de la musique de chambre dans mon fauteuil jaune, L’Argent de Jules Vallès, Lettre à M. Jules Mirès, histoire de prendre le contrepied de mes autres lectures. Ça commence fort : « J’ai fait de la littérature, j’ai perdu à ce métier-là deux viscères, le cœur et l’estomac… » S’ensuit un éloge de l’argent, de la bourse, une diatribe contre les pauvres qui aurait ulcéré Don Quichotte. Quant à Rousseau, s’il est « triste, ennuyeux, méchant », c’est parce qu’il pauvre.
Triste, ennuyeux, méchant, Rousseau ? J’entre dans le chapitre 12, le dernier, des Confessions : « Ici commence l’œuvre de ténèbres dans lequel, depuis huit ans, je me trouve enseveli… » Triste assurément, ennuyeux souvent, jamais méchant. Le voilà réfugié à Môtiers, persuadé d’être haï de tous, mais il reste capable d’amitié. Rousseau semble toujours décalé par rapport à ce qu’on attend de lui, à ce qu’on croit qu’il est (ce n’est pas le seul).
Sur le fauteuil jaune, fini la première partie et commencé la seconde du Quichotte (Éric Pessan reprend la structure de Cervantès, s’arrêtant 9 jours au lieu de 9 ans) ; les moulins à vent sont devenus des éoliennes, Trump est élu président, Don Quichotte humilie un chefaillon qui vient de licencier une femme qui s’effondre sur un quai de gare. Cette deuxième partie, l’auteur veut qu’elle soit une fête. J’aime l’idée : la lecture comme fête (et ça me fait penser qu’il faut que je réorganise bientôt un apéro).
Toujours sur le fauteuil jaune, L’Argent de Vallès, apologie de la Bourse par un futur communard, cite Proudhon : « La Bourse est le monument par excellence de la société moderne » (fond sonore : une sonate d’Alberto Nepomuceno, brillante, comme l’or) (quand la Bourse s’effondre, la société la suit de près) (bientôt la bulle IA pour confirmer cela).
Sur la terrasse, Quichotte (comme dans le bouquin de Pessan, faire surgir l’ingénieux hidalgo pour punir les salauds, et Kafka et Faulkner, invités pour l’apéro).
Rousseau, livre 12 des Confessions, sur la terrasse, exil neuchâtelois, obsession du complot de plus en plus forte. Il manque des lettres à la correspondance qu’on lui envoie, un coup de d’Alembert, imagine-t-il.
Don Quichotte à la piscine (pas en vrai, mais pourquoi pas ?). Litanie des actes héroïques du chevalier errant réactualisés. Mon préféré (p.224) : la prostituée nigériane dont le proxénète est humilié devient reine d’Abyssinie chevauchant Rossinante.
Quichotte sur la terrasse (c’est avec Sancho que je voudrais boire un coup), Cervantès dans le jardin de l’auteur, qui écrit lui aussi sur les livres : « Je lis pour abolir la frontière entre la vie et la littérature. » Et il écrit pour la même raison, sans doute. Don Quichotte pourfend les conférenciers ultra-libéraux et les chirurgiens voleurs de reins. Si seulement la vie devenait littérature…
Jules Vallès, L’Argent, dans le fauteuil jaune en écoutant Fauré ; description de la Bourse (on rêve d’y voir débarquer le Don Quichotte d’Éric Pessan) (je pense en lisant à Zola, qui lui aussi écrit L’Argent, roman de la bourse où se jouent des drames que Vallès feint d’ignorer).
Rousseau au lit (mauvais coup) ; reçoit la visite de plein de gens plus barbants les uns que les autres (les relations sociales, ce n’est pas son fort, à Jean-Jacques). Et puis ses seuls vrais amis meurent ou s’en vont.
Quichotte sur le fauteuil jaune (ce n’est pas son style). Pessan fait l’inventaire des strates de sa bibliothèque (je suis dans la mienne, c’est le meilleur endroit pour lire). Chapitre XXXII (si vrai, hélais) : « Ce qu’il faut d’héroïsme pour développer une pensée critique contre la société, peaufiner ses arguments, analyser et approfondir et rechercher et disséquer et prospecter, pour au final glisser ses intimes convictions dans un livre qui ne sera lu que par les gens qui partagent le même point de vue. » (Il faut lire les livres de ceux dont on ne partage pas le point de vue).
Fini, sur le fauteuil jaune en écoutant des Motets de Galuppi L’Argent de Vallès, sans trop savoir ce que j’ai lu (la Pléiade caviarde une bonne partie de l’ouvrage sous prétexte qu’elle n’est pas écrite par Vallès). Fin : « … l’argent pèse plus que le fer dans la balance de l’avenir. » (C’est leur alliance, le problème). Commencé ses chroniques dans la revue Le Présent, titre significatif, Vallès rejetant les vieux romantiques. Nous sommes en 1857, année pivot, celle des Fleurs du Mal et de Madame Bovary.
Quichotte encore, fauteuil jaune idem, ce roman est aussi (d’abord ?) un livre sur l’écriture et sur la lecture (c’est identique) : « On se forge des sensibilités à fleur de peau parce que l’on a besoin de croire en quelque chose et que la littérature apparaît comme une croyance un peu moins stupide que d’autres. » (p.284)
Chroniques de Vallès, 8 août 1857 (fauteuil jaune, Dvorak), voilà ce qu’il écrit à propos des Fleurs du Mal : « Sans doute Les Fleurs du Mal exhalent un parfum étrange, mais ce n’est qu’un parfum, pas un poison, et d’ailleurs sont-ils bien à craindre, ces vers savamment écrits, infernalement composés, que peuvent goûter seuls, comme des fruits rares, les lettrés purs, c’est impurs que je voulais dire, des raffinés qu’il est bien difficile de corrompre, je le crains fort ! » (je suis de ces raffinés impurs).
Quichotte, sur la terrasse, nécessaire et essentiel, parce qu’il fait, juste cela, il fait, et il ne renonce pas. C’est lui qui sauve les astronautes de la catastrophe.
Fauteuil jaune, fond d’orgue, fin de la chronique du 8 août de Vallès, des cancans à propos de gens oubliés, des chiens témoins lors d’un duel, un peintre sans toile ni pinceaux, cela part dans tous les sens (c’est le principe de la chronique).
Toujours Vallès et le fauteuil jaune, mais les Rolling Stones pour accompagner ses chroniques des 16 août et 1er septembre 1857, « à la bonne franquette », avec les petits et grands (surtout les petits) évènements du (petit aussi) monde littéraire : la mort d’Eugène Sue, des peintres qu’on expose, des légions d’honneur qu’on remet, des Académiciens ridicules, ce théâtre parisien qui n’en finit pas de crevoter (on ne sait s’il est comique ou tragique).
Au lit, Rousseau s’enfonce dans le malheur. On le chasse. Il ne comprend pas pourquoi. Il écrit dans la confusion. « Je fus prêché en chaire, nommé l’Antéchrist, et poursuivi dans la campagne comme un loup-garou. »
Pendant que je lis Quichotte sur le fauteuil jaune, le chevalier a fort à faire (l’histoire a lieu en 2017, Trump à peine installé, bloque des milliers de gens dans les aéroports (entre autres avanies). Mais le philosophe, dans l’histoire, c’est Sancho, observant à l’aube dans les bureaux le bal des femmes de ménage : « Les gens que nous voyons, pourquoi ai-je donc l’impression qu’ils sont les seules personnes réelles à traverser ces bureaux ? » (p.337).
Dans le train Cousset-Concise (je m’arrête aux portes du pays de Neuchâtel qui chasse Jean-Jacques à coups de cailloux) poursuivi Les Confessions. Rousseau, à la fois naïf et parano, aussi combatif que Don Quichotte, mais fatigué, rêve d’un lieu loin de tout, croit le trouver sur l’île Saint-Pierre. « Il me semblait que dans cette île je serais plus séparé des hommes, plus à l’abri de leurs outrages, plus oublié d’eux, plus livré, en un mot, aux douceurs du désœuvrement et de la vie contemplative. » Mais…
Train retour, fini Les Confessions. Jean-Jacques une nouvelle fois chassé. J’avais un a priori négatif sur Rousseau, n’étais pas arrivé au bout de La nouvelle Héloïse, avais été agacé ses si plaintives Rêveries. Ai-je changé d’avis ? Sans doute, parce que Rousseau avait raison de se plaindre, que c’était un pur noyé au milieu des torves et que ses livres n’ont pas été compris, qu’on en a tiré la conclusion que Jean-Jacques était un danger parce qu’il prétendait révolutionner l’éducation (l’Emile, à lire) et la politique (Le Contrat social, à relire). 16 ans après ma mort, Rousseau entre au Panthéon. Son œuvre est donc révolutionnaire (même si je dois bien avouer que je m’y suis souvent ennuyé).
Quichotte au bord de la piscine : Sancho essaie de lui expliquer la démocratie (à la française) : « On voit des hommes qui pleurent en votant pour un candidat qu’ils n’aiment pas afin d’empêcher l’élection d’un candidat qu’ils aiment encore moins. » (C’est écrit en 2017, ça pourra l’être en 2027).
Sur ma terrasse, je m’approche gentiment de la fin de Quichotte, mais Don Quichotte n’a pas de fin. « Ce qu’il faut d’héroïsme… » Jolie impulsion pour un atelier d’écriture (sur les héros) (une autre proposition, ce serait Hérault, héraut, erre haut avec Nathalie Sarraute). L’économie mondiale s’effondre. Don Quichotte a tué le dragon. Il lui manque une dent à offrir à sa Dulcinée.
Dans sa chronique du 8 septembre (lue dans le fauteuil jaune), Vallès compare à Paris les provinciaux et les Anglais, ceux-ci se taisant et ceux-là qui « s’en donnent à qui mieux mieux » (lui-même est provincial) (il n’y a que des provinciaux à Paris). Il évoque ensuite les sorties théâtrales (toutes oubliées) et les procès (c’est la même chose), se dit que ce n’est pas joyeux, ajoute une anecdote assez glauque pour terminer (tout cela montre bien l’ambiance d’une époque, c’est ce qui rend cette lecture à la fois intéressante et parfois ardue, étant donné que 1857 s’est bien éloignée).