Journal du 4 au 8 décembre 2024

Ce que j’ai lu

Fascination de notre temps pour la dystopie, l’écroulement, l’enfermement, la catastrophe, le totalitarisme, le fascisme, la religion, et lecture commencée de La servante écarlate, un monde de femmes entravées, de honte du corps, de libération impossible (les femmes, en Afghanistan, en Iran, ailleurs, pense-t-on). Lire pour se révolter à l’intérieur contre le rétrécissement du monde, contre la fin de ce que Jacques de Coulon appelle l’esprit, l’intelligence quand elle refuse l’artifice et le veau d’or du profit, lire de plus en plus perçu comme un acte de résistance.

Ce que j’ai vu et entendu

Le flamenco dansé par Los Bailes Robados, ces corps si loin et si proches des corps entravés de La servante écarlate, corps que la musique transcende, corps qui entrent en transe et en les regardant, en les écoutant taper du pied, assis dans ce fauteuil étroit, les jalouser, ces corps tout de muscles, ces corps jubilants, ces corps aimants (d’amour et de magnétisme), et la voix du chanteur elle aussi prise dans le feu qui brûle tout et qui nous cloue, nous les sans-corps, nous les sans-voix, qui, seul geste humain, nous levons pour applaudir.

Ce que j’ai fait

Les doigts peinent sur la clarinette mais parfois se baladent. Nous jouons devant un public qui boit, qui mange, qui s’en fiche, mais parfois ils lèvent l’œil, tendent une oreille, pendant que le père fouettard agite sa clochette. Concert de circonstance, quelques marches qu’on envoie vite fait bien fait, de la musique malgré tout, du plaisir, de l’espoir que cela continue (dans les dystopies, la musique est interdite).

Journal du 13 au 15 avril 2024

Ce que j’ai lu

Baroque : mot employé à toutes les sauces, même les plus insipides, mais Don Quichotte (surtout le deuxième livre) est de toute évidence un ouvrage baroque. Ayant exprimé cela, je n’ai pourtant encore rien dit. En quoi Don Quichotte est-il baroque ? Peut-être par ce va-et-vient constant entre illusion et réalité, entre moquerie et grandeur, entre ridicule et héroïsme. Certes, quand le chevalier au lion vole sur un cheval de bois qui terrorise son fidèle Sancho, c’est une pièce de théâtre que se font jouer ses cruels hôtes aux dépends de leurs fantasques invités, mais derrière ce ridicule il y a un noble cœur et ce duc et cette duchesse on ne peut s’empêcher de les trouver fort méchants et d’avoir pitié de notre ingénieux hidalgo resté pur dans un monde qui renie ses origines. Est-ce cela le baroque, l’hésitation entre rire et colère ? Notre monde semble alors bien baroque.

Ce que j’ai vu

Les séries d’aujourd’hui (toujours Les 100) se prennent au sérieux. Elles posent, surtout quand elles se disent dystopies (alors que Don Quichotte est une utopie), des questions de vie ou de mort en permanence. La vie et la mort ne sont jamais certaines (c’est peut-être en cela qu’elles aussi sont baroques) mais quand une héroïne poignardée tombe d’une falaise surplombant une rivière qui coule trois cents mètres plus bas, qu’est-ce qu’on parie qu’elle n’est pas morte et que se trouve par hasard dans le coin un bon cheval plus vaillant que Rossinante pour la recueillir ? Le truc tout droit pompé du Seigneur des Anneaux sent un peu le plagiat, non ? Le problème du baroque (du moins de l’invraisemblable) quand il devient stéréotype, c’est qu’il ne surprend plus personne.

Ce que j’ai entendu

Cela entre par une oreille et ressort par une autre. Il a été question d’Irlande, de druides, de guerres, de famine, d’indépendance. L’envie me vient (ce que j’empresse de faire) de réécouter cette chanson de Romain Didier qui est peut-être bourrée de clichés mais qui vaut mille fois ces sempiternels Lacs du Connemara qui font rallumer toutes les lumières en fin de soirée (et en passant je me demande si le coup du cheval qui sauve le héros tombé de la falaise ce ne serait pas une légende celtique) (ChatGPT, qui a réponse à tout mais pas toujours la bonne réponse, cite l’histoire d’un certain Grisandole puis se ravise).

Ce que j’ai fait

Cette chanson, Journal intime, si difficile à extirper de moi parce que ce n’est pas le mien, ce journal intime, et que je n’ai reçu aucune autorisation à l’ouvrir. Sinon, je commence à piger l’heureux exercice à la clarinette, même si pour l’instant il contribue fort peu à mon bonheur, pas plus que mes autres activités créatives, toujours aussi fragmentaires. Je commence presque à savoir jouer Santiano à la guitare, histoire d’accompagner mon gamin dans sa grange et de remercier Margot de sa patience lors de mes tâtonnements clarinetteux (pour du rythme sur Santiano il faudra néanmoins redoubler de patience).

Journal du 10 au 12 avril 2024

Ce que j’ai lu

Le Petit Pape Pie 3,14, bande dessinée signée Boucq, un tout petit pape facétieux comme on les aime, un petit pape qui aide Superhyperman à sauver le monde mais qui se fait engueuler par Zorg le Grand, chef suprême de l’Empire intergalactique pour avoir cochonné le cosmos, un petit pape qui visite une fabrique de trous d’aiguilles, un petit pape qui se fait kidnapper par son ombre, bref rien avoir avec notre vieux pape et sa clique.

Ce que j’ai vu

Parfois il suffit de quelques mots pris à Pierre Michon, d’une boîte aux lettres rouillée, du décalage entre le monde tel qu’il va et les préoccupations apparentes de chacun et d’un air de guitare pour jouer à chat perché et créer de la beauté (merci Michel Brosseau). Sinon, dans Les 100, au bord de l’apocalypse nucléaire, les clans continuent à s’étriper (ici aussi : décalage entre le monde tel qu’il va et les préoccupations apparentes de chacun).

Ce que j’ai entendu

L’amitié aussi a une histoire (mes amitiés sont-elles antiques, médiévales ou révolutionnaires ?).

Ce que j’ai fait

Même babioles que d’ordinaire, très peu écrit, très vite lassé de me relire, acharnement sur guitare et sur clarinette (trop peu aussi), cette chanson du Journal intime qui résiste comme résiste l’intime de l’autre à se livrer, des idées pour faire quelque chose de mes photos de 17h17 mais les idées souvent restent à l’état d’idées.

Journal du 8 au 9 avril 2024

Ce que j’ai lu

Phase de lecture tous azimuts, rien qui accroche au point de s’y plonger à fond (fini cette bande dessinée, Animan, loufoque au possible, mais grapillé aussi quelques mots dans Flaubert, son projet d’un roman qui se serait appelé La Spirale, dans Franck Thilliez, mais je me lasse, dans La fabrique du crétin digital de Michel Desmurget, dans Montaigne, dans Dante, dans L’Histoire, un article sur les nouveaux manuels d’histoire en Russie ou comment en effet fabriquer des crétins et de bons petits soldats prêts au massacre).

Ce que j’ai vu

Toujours Les 100, barbarie geek, les hommes manipulés par l’IA, les pires horreurs commises au nom de la lutte contre la souffrance (faire souffrir parce qu’on ne sait pas souffrir soi-même) (un mélange de propagande poutinienne et de crétinisme digital sur fond de lutte des clans) (ce paradoxe au cœur de nos obsessions : le progrès technique facteur de régression humaine) (cette impression : on y vit déjà un peu, dans ce monde-là).

Ce que j’ai entendu

Le cours de l’histoire n’est pas un long fleuve tranquille, ce n’est pas le Nil des pharaons et des bâtisseurs de pyramides, qui n’étaient, apprends-je, pas tous des esclaves, et d’esclavage il est aussi question quand il s’agit des africains-américains, de ces cow-boys noirs, apprends-je aussi, et de ces camps militaires où les soldats étaient noirs et les officiers blancs et où on formait mal les futurs combattants pour mieux affirmer par la suite qu’ils n’avaient pas l’étoffe de héros (cela a lieu pendant la Deuxième Guerre mondiale, pendant qu’on disait se battre contre les affreux racistes nazis, comme quoi il n’y a pas qu’en Russie poutinienne qu’on manipule l’histoire).

Ce que j’ai fait

La corne au bout des doigts se forme. Pourtant, je m’acharne toujours sur les mêmes accords et ne parviens pas à passer de l’un à l’autre sans moultes hésitations, alors qu’à la clarinette il faut tricher malgré la peine qu’on prend à répéter sans cesse les mêmes traits : impression d’être en musique un éternel débutant. En écriture ? Impossible de me concentrer longtemps sur un même texte (comme pour la lecture, il y a un temps pour tout).

Journal du 17 au 23 mars 2024

Ce que j’ai lu

Journal d’un mot, Emmanuelle Cordoliani, du blog au livre, lecture pour commencer picorante puis lire cela en vrai livre, du début à la fin, par blocs de lecture, du 1er janvier au 31 décembre, ce retour des mots année après année (quelle année, peu importe, dans le livre, une année c’est trois ans), le même mot à la même date, rendez-vous comme avec un ami, une amie peut-être (les écouter aussi, ces mots amis).

Ce que j’ai vu

Le Conte des Contes, théâtre total, flamboyant, baroque, fantastique, merveilleux, grinçant, lyrique, cauchemardesque, haut en couleur, horrifiant, kitsch, théâtre de folie et d’histoires à faire peur qu’on se raconte en douce depuis la nuit des temps, il faut fait rire le petit Prince (pas le pantin nunuche de Saint-Ex) et tout est bon pour y parvenir, les paysannes qu’un roi viole dans son sommeil (c’est cela, l’histoire originelle de la belle au bois dormant), les lapins belges qu’on baptise Velasquez, les Cendrillons à foutre les jetons aux marâtres acariâtres, les danseuses à plumes et à paillettes, la radio qui remonte le temps, mais celui qui rit à gorge déployée puis s’arrête interloqué, ce n’est pas ce Prince aux grandes oreilles, c’est le public, enchanté (le mot n’est pas usurpé) d’assister à un feu d’artifice dont il se demande s’il n’est pas aussi un tapis de bombes.

Ce que j’ai entendu

La voix de Pascal Cottin lit les mots de Damien Murith, des mots rares, des mots entre guerre et violoncelle, une musique de mots sobres et forts (le contraire de l’exubérance, la veille, d’Omar Porras), de mots sombres que la lumière traverse. Nous sommes quelques privilégiés à deviner, dans la librairie fermée, la densité d’un livre qu’arrivé chez moi je n’ose ouvrir, de peur de briser le charme.

Ce que j’ai fait

Audition de clarinette : comme d’habitude je suis le vieux. Les petits et les moins petits jouent pour leurs parents. Je joue pour qui ? Six variations sur un thème romantique : c’est quand l’air devient facile que je m’envole, ajoutant des notes, changeant la mélodie, inventant contre mon gré un nouvel air qui comme un chat retombe sur ses pattes. On est arrivé au bout sans trop d’encombres, c’est déjà ça (et les gamins aussi, ils s’en sortent, même quand ils sautent des lignes pour perdre la pianiste affolée).

Journal du 6 au 10 février 2024

Ce que j’ai lu

La littérature du dernier dix-neuvième siècle et celle du premier vingtième siècle, des noms qui sonnent démodés désormais, Paul Valéry, Jean Giraudoux, Georges Bataille, des œuvres que le temps a peut-être dévêtues de leur force d’évocation : Valéry pétant dans l’azur (Monsieur Teste), Giraudoux alignant les clichés teutons (Siegfried et le Limousin), Bataille poussant le vice jusqu’à le rendre lourd (Histoire de l’œil). Reste Céline, le plus ignoble de tous, le plus génial aussi, et se plonger dans des œuvres plus anciennes mais que le vieillissement ne touche pas, ce début du second livre de Don Quichotte, si moderne (la bêtise de Sancho Pansa, tellement plus réjouissante que l’intelligence de Monsieur Teste).

Ce que j’ai vu

Pour défendre Valéry (et c’est pour cela que je l’ai lu), William Marx exhume le cours du maître au Collège de France et répond aux critiques (Nathalie Sarraute délicieusement cruelle), mais avouons que Paul Valéry, on peine, trop abstrait, trop philosophe, trop bien élevé ; alors on regarde Les 100, ça se massacre à tout va, ça torture, ça tente des approches de paix qui foirent, ça expérimente sur des humains, ça crée des démons, ça se regarde avec ce plaisir coupable de l’intello qui voudrait n’aimer que les azureries foireuses et les freudiennes débauches mais qui souvent préfère les histoires d’adolescents qui veulent sauver le monde et s’entretuent à tout va quand ils ne baisent pas en toute chasteté de série télévisée, c’est-à-dire hors écran.

Ce que j’ai entendu

De la musique classique plus que classique, les grands succès du genre, ceux qu’on connaît par cœur et aussi des chanteuses (Marie-Paule Belle, Françoise Hardy), écoutes assez banales que celles récentes, envie de revenir aux bases, trêve dans la découverte, on ressort les vieux CD.

Ce que j’ai fait

Toujours papillonnantes, mes créations et mes réalisations, quelques accords de guitare, le même trait de clarinette mille fois, une écriture qui ressasse, des cours repris des années précédentes (la phase créative, le projet inédit, on s’y remet dès demain, voyage à Paris, quatre jours, un livre à écrire, à Paris, en quatre jour, écrire pour créer un objet, voilà peut-être un moyen de relancer la machine, et surtout : l’offrir, cet objet, aux gens qui compte, pour faire semblant de ne pas voyager seul).

Journal du 3 au 5 février

Ce que j’ai lu

Des génies et des ratés, des génies qui se loupent, qui se vautrent, qui tombent de haut : terminé la première partie du Don Quichotte, fascination pour l’acharnement du personnage, pour son imagination, pour son indifférence au ridicule, on voudrait se moquer, on ne peut pas, on rit avec lui, pas contre ; lu Le Mauvais génie (une Vie de Matti Nykänen) d’Alain Freudiger, le génie du saut à ski qui sur terre tombe dans l’alcoolisme, la violence, un ridicule que comme Don Quichotte il semble ne pas voir ; continué Mort à crédit, toujours à haute voix, la catastrophe de la culture des pommes de terre, Courtial des Pereires de moins en moins génial tant tout foire systématiquement dès qu’il tente une expérience, ratage que Céline, avec son sens de l’hyperbole, rend magnifique :

  Par l’effet des ondes intensives, par nos « inductions » maléfiques, par l’agencement infernal des mille réseaux en laiton nous avions corrompu la terre !… provoqué le Génie des larves !… en pleine nature innocente !… Nous venions là de faire naître, à Blême-le-Petit, une race tout à fait spéciale d’asticots, entièrement vicieux, effroyablement corrosifs, qui s’attaquaient à toutes les semences, à n’importe quelle plante ou racine !… aux arbres même ! aux récoltes ! aux chaumières ! À la structure des sillons ! À tous les produits laitiers ! n’épargnaient absolument rien !… Corrompant, suçant, dissolvant… Croûtant même le soc des charrues !… Résorbant, digérant la pierre, le silex, aussi bien que le haricot ! Tout sur son passage !

Ce que j’ai vu

À Nuithonie, Occident de Rémi de Vos, un couple alcoolisé et raciste, leurs engueulades, leur vulgarité, l’humour pour rendre cela supportable, même si disons que je ne suis pas sorti emballé, que certes il faudra considérer la vulgarité comme de la poésie et la réconciliation finale comme un espoir mais justement, la fin, ça tombe à plat, on a assisté (j’y suis allé seul, par bonheur, à une heure de haine saupoudrée d’humour lourd, puis ils vont voir la mer, bof).

Ce que j’ai entendu

Mauvais genre, explorer les angles morts de la littérature, du cinéma, de la vie culturelle, entre bistrots étranges, policiers italiens, films d’horreur, sorcières et héros minables, écouter avec envie ces génies-là, ceux d’à-côté l’art officiel, envie d’aller y voir de plus près, de m’encanailler.

Ce que j’ai fait

Peu d’encanaillement, même si le texte des Filles de la piscine s’approche de zones osées (mais bien cliché, hélas) et que s’acharner sur la clarinette à jouer mille fois le même trait qu’en répétition ensuite on ne passe quand même pas, il y a de quoi désespérer, et pour la guitare c’est pareil, l’accord de ré ne sonne jamais du premier coup, mais faire de la musique, c’est s’acharner, je le sais bien, comme écrire (Grottes a un peu avancé, Séraphine est restée longtemps immobile devant la porte mais elle a bougé, enfin).