Journal du 8 au 9 avril 2024

Ce que j’ai lu

Phase de lecture tous azimuts, rien qui accroche au point de s’y plonger à fond (fini cette bande dessinée, Animan, loufoque au possible, mais grapillé aussi quelques mots dans Flaubert, son projet d’un roman qui se serait appelé La Spirale, dans Franck Thilliez, mais je me lasse, dans La fabrique du crétin digital de Michel Desmurget, dans Montaigne, dans Dante, dans L’Histoire, un article sur les nouveaux manuels d’histoire en Russie ou comment en effet fabriquer des crétins et de bons petits soldats prêts au massacre).

Ce que j’ai vu

Toujours Les 100, barbarie geek, les hommes manipulés par l’IA, les pires horreurs commises au nom de la lutte contre la souffrance (faire souffrir parce qu’on ne sait pas souffrir soi-même) (un mélange de propagande poutinienne et de crétinisme digital sur fond de lutte des clans) (ce paradoxe au cœur de nos obsessions : le progrès technique facteur de régression humaine) (cette impression : on y vit déjà un peu, dans ce monde-là).

Ce que j’ai entendu

Le cours de l’histoire n’est pas un long fleuve tranquille, ce n’est pas le Nil des pharaons et des bâtisseurs de pyramides, qui n’étaient, apprends-je, pas tous des esclaves, et d’esclavage il est aussi question quand il s’agit des africains-américains, de ces cow-boys noirs, apprends-je aussi, et de ces camps militaires où les soldats étaient noirs et les officiers blancs et où on formait mal les futurs combattants pour mieux affirmer par la suite qu’ils n’avaient pas l’étoffe de héros (cela a lieu pendant la Deuxième Guerre mondiale, pendant qu’on disait se battre contre les affreux racistes nazis, comme quoi il n’y a pas qu’en Russie poutinienne qu’on manipule l’histoire).

Ce que j’ai fait

La corne au bout des doigts se forme. Pourtant, je m’acharne toujours sur les mêmes accords et ne parviens pas à passer de l’un à l’autre sans moultes hésitations, alors qu’à la clarinette il faut tricher malgré la peine qu’on prend à répéter sans cesse les mêmes traits : impression d’être en musique un éternel débutant. En écriture ? Impossible de me concentrer longtemps sur un même texte (comme pour la lecture, il y a un temps pour tout).

Journal du 8 décembre 2023

Ce serait un journal, c’est-à-dire des notes prises au jour le jour et rassemblées de temps en temps. Ce serait noter tout ou sélectionner (on verra) : tout ce qui de près ou de loin touche à la culture dans ma vie (mais qu’est-ce qui ne touche pas, de près ou de loin, à la culture?). Il y aurait ce que je lis, ce que j’écoute, ce que je regarde, ce que je fais ; ce serait un retour sur fatras, tant cela s’éparpille. Est-ce que cela limitera l’éparpillement ou est-ce que cela l’amplifiera ? Essayons.

Pour ce premier jour, tout noter (rapidement s’en effrayer, cela ne ressemble à rien). Betty Mars pour se réveiller (une chanteuse oubliée, ressuscitée par un podcast, on se dit en l’écoutant, qu’il n’était pas forcément nécessaire de la ressortir des tiroirs, une chanteuse d’un autre temps que le sien et d’un plus autre temps encore que le nôtre), puis envoyer à mes amis un vers de Milène Tournier dans ce petit calendrier de l’Avent poétique du matin :

J’ai rêvé j’étais la faille entre rêve et réel, trempée dans des cristaux de sel.

Milène Tournier, Jours de crue, poèmes de quarantaine, L’autre jour, 2020.

Puis Dante, le purgatoire, à haute voix, et Cocteau, chansons parlées, la voix de Marianne Oswald, effrayante, et parler devant la caméra de Murena, l’incendie de Rome, Néron, des trafiquants de meth dans le Nouveau-Mexique (fin de la saison 4, début de la saison 5, je regarde les séries avec des années de retard), puis lire (musique de fond Willaert et Gabrieli) un peu de Chalamov (à petites doses, ces Souvenirs de la Kolyma, on a de la chance, nous qui ne sommes que lecteurs affalés dans un fauteuil en compagnie de polyphonies renaissantes) :

Le chef de brigade Koroliov était un “libéré”, un bel homme, ex-truand, il me battait tous les jours sans exiger de moi le moindre travail, il ne faisait que cogner et cogner. Puis il se fatiguait et arrêtait, passait à autre chose.

Puis le Don Quichotte (cette traduction de la vieille Pléiade, à peine remaniée depuis le dix-septième siècle, on peine un peu) et Freud (on peine aussi, on ne comprend pas trop comment il tire toutes ces interprétations , qui nous paraissent bien souvent tout à fait arbitraires) et Jean-Philippe Toussaint (montage de la vidéo sur C’est vous l’écrivain) et des articles de L’Histoire sur la terre (les Gracques, la Révolution, je crois que je vais me désabonner, l’Histoire, je sature) et une conférence d’Antoine Compagnon sur les livres que Roland Barthes n’a pas écrit, une phrase pour mettre fin à mes citations du jour (remplacées par ce truc-là, que j’essaie ; on verra), deux contributions dans le blog du Tiers Livre, un cycle sur l’enfance auquel je ne participe pas, mon enfant étant resté coincé dans sa grange, et (plus ça s’accumule plus je me dis que se gaver de culture, à quoi bon ?) cette question que posent des philosophes : pourquoi ne veut-on plus travailler ? (en retenir que ce n’est pas la bonne question, que bien sûr on veut encore travailler mais pas dans ces conditions).

Moment détente : Yann Marguet (un humoriste vraiment drôle, c’est tellement rare).

Soir : répétition à l’église pour le concert d’automne de la Concorde (on en recausera, la fatigue est trop intense, les doigts s’agitent mécaniquement sur la clarinette mais on ne sait pas trop ce que ça donne).

Puis en rentrant écrire un peu ce journal du corps où il ne s’agit pas que de mon corps (pas question d’en divulguer la moindre ligne) et m’indigner avec Blast contre la justice suisse et me demander quelle publicité pour 2050 et lire un peu Après le monde d’Antoinette Richter et Charlie Hebdo, mais il y a eu trop aujourd’hui, on a cessé de saisir quoi que ce soit depuis bien longtemps.