Journal du 28 au 31 juillet

Ce que j’ai lu

Il est question de Faire sécession avec Éric Sadin et aussi, en filigrane, avec Silo Origines. Mais fait-on sécession seulement en lisant ? Certes non, mais c’est par la sécession intérieure que commence l’action (même si je dois avouer que j’en reste à la sécession intérieure, sécession d’avec soi-même aussi, en pensée avec Charles Juliet, pour qui il est essentiel de se délivrer du moi). Lire, c’est déjà un peu faire sécession, oui.

Ce que j’ai vu

Début de la dernière saison de Blacklist. S’il y a un homme qui a fait sécession avec tous et avec lui-même en particulier, c’est bien Raymond Reddington, qui à lui seul fait l’intérêt de cette série. Un homme bon qui commet des atrocités sans le moindre remords ou un homme mauvais qui soudain devient généreux, un être complexe, voilà ce qui manque bien souvent dans les histoires qu’on nous raconte (malheureusement, les autres personnages de la série sont un peu trop des gentils ou des méchants comme on les connaît).

Ce que j’ai entendu

On écoute en lisant des airs d’armaillis, ceux de la Roche, en patois fribourgeois. Ça colle assez mal avec les enfermés du silo.

Ce que j’ai fait

On n’est jamais satisfait de ce qu’on fait, on a toujours l’impression de ne pas faire grand-chose, mais par une telle chaleur, l’appel de la piscine est trop fort (comme Kafka, le jour du déclenchement de la Première Guerre mondiale). J’ai écrit un peu, une chanson sur la solitude estivale, où j’exagère et où il est question d’écrire.

Journal du 25 au 27 juillet 2024

Ce que j’ai lu

Sur ma table, une pile de livres : Charles Juliet (1934-2024). Comme apprendre la mort d’un ami, même si je ne l’ai rencontré que (non, pas que) dans ses livres, son journal, ses rencontres avec des peintres (Cézanne, Bram Van Velde) et ce livre bouleversant, Lambeaux, l’adresse d’un fils à sa mère morte de faim dans ce qu’on appelait en ce temps-là un asile de fous. Que faire pour rendre hommage à Charles Juliet sinon lui donner la parole ? J’ai ici quatorze livres de lui (quelques-uns m’attendent encore, sa poésie, le récit de sa vie d’enfant de troupe) et voici quatorze phrases, prises au hasard (j’ai toute confiance, ce sera merveilleux).

Étrange chose que ces individus qui attirent un jour notre regard, piquent notre curiosité, font surgir maintes questions, se fixent sans grande raison dans notre mémoire, et qui réapparaissent en nous de temps à autre, parfois longtemps après que nous les avons entraperçus. (Lumières d’automne)

Votre passion du vrai. (Cézanne un grand vivant)

J’ai été ému par les tombes vides des marins disparus en mer. (Gratitude)

Ses lèvres non pas closes mais scellées. (Lambeaux)

Ces voix éraillées, rauques, sauvages, qui me parlent de vies ravagées par de sourdes passions, elles me bouleversent, m’atteignent en cette région où s’enchevêtrent la douleur d’être et l’ivresse de vivre. (Accueils)

Et ce qui me stimule et m’impressionne, c’est de sentir en lui si intense, la présence de l’invisible, de cette chose qui l’habite et où, à tout moment, il s’immerge, le regard fixe et absent. (Rencontres avec Bram Van Velde)

Mais les livres ne m’éloignent pas de la vie, et chaque rencontre, je l’aborde comme j’aborde un livre : avec gravité, concentration, ferveur. (Lueur après labour)

Mon plaisir chaque matin à être réveillé par le chant des oiseaux, à voir de très beaux papillons. (Le jour baisse)

La parole est la rivale de l’écriture. (Ténèbres en terre froide)

J’aimerais écrire dans des cafés, mais il me reste à dénicher celui où ne glapirait pas leur satanée musique. (Au pays du long nuage blanc)

Le suicide aurait été le point ultime de la mort à soi-même. (Traversée de nuit)

J’étais jeune, la vie s’offrait, multiple, attirante, mais trop de questions, de désirs, de tentations m’assaillaient. (Apaisement)

Je savais que dans le noir ou dans la blancheur qui engloutissait tout, des bandits se cachent qui volent, torturent, puis tuent les enfants. (La Fracture)

Écrire, ce fut dès l’origine tenter de retrouver le timbre et le rythme de la voix du corps avec les mots que formait la plume. (L’autre Faim)

Ce que j’ai vu et entendu

Bird songs. Retrouver par la musique quelque chose qui serait digne du chant des oiseaux (cette question du rythme et de la voix, ça aurait parlé à Charles Juliet, qui évoque souvent le jazz dans son journal). Elles sont cinq chanteuses. Ils sont trois musiciens. Nous nous baladons dans les allées du jardin botanique de Fribourg. Un saxophone nous guide. Musique calme et beauté des voix, harmonie (dire cela simplement, comme l’aurait fait Charles Juliet), le public à l’ombre des grands arbres se rafraîchit à ces chants où l’humain rejoint l’animal et le végétal. Même la pelleteuse a envie de se joindre à la fête.

Rencontres arrangées | Ensemble Diaphane (jardin botanique de Fribourg, 26 juillet 2024)

Ce que j’ai fait

L’été, on prend le temps de faire peu mais de faire bien. L’atelier d’écriture avance, j’y sème des textes à approfondir (il est question de grottes, tout cela reste à creuser). De la musique ? À petites doses. Ne pas vouloir aller trop vite. On laisse infuser.

Journal du 24 au 29 février 2024

Ce que j’ai lu

Ce vrac de lecture sans ordre, toujours. Faites-les lire, écrit l’un, Michel Desmurget, Fou de Paris, écrit l’autre, Eugène Savitzkaya, Il était deux fois, écrit encore un autre, Franck Thilliez, mais ce n’est pas fini, il y a aussi L’infra-ordinaire et La Fracture (Georges Perec et Charles Juliet, lectures familières, amicales) et Don Quichotte (lire plus resserré, voilà ce qu’il faudrait) (il y a aussi ce Journal d’un mot d’Emmanuelle Cordoliani, un livre où je picore) (c’est trop à la fois, on n’arrive plus rien à dire).

Ce que j’ai vu

Toujours les mêmes choses, Babel sur le Nil, Les 100, de la recherche et de l’action, tout et son contraire, déchiffrer des papyrus dans l’Egypte de l’Antiquité tardive, y trouver du copte, du grec, du latin, du pelvi, de l’arabe, puis suivre la guerre des gens de la montagne, des natifs (culture américaine, quand tu nous tiens), des gens du ciel, de la cité des lumières. Voir ou croire voir des mondes perdus, passés ou futurs.

Ce que j’ai entendu

Laisser les gens raconter, à voix nue, passer d’Alain Juppé au juge Trévidic, écouter Danièle Thompson raconter le tournage de La folie des grandeurs puis danser avec Angelin Preljocaj, j’aime ces vies si différentes qui se disent avec pudeur ou avec impudeur, puis de la musique, de la musique, de la musique (des classiques mille fois entendus mais dont on ne se lasse pas).

Ce que j’ai fait

Il a fallu, parce que le concert annuel approche, jouer de la clarinette, jamais assez jouer de la clarinette, et il a fallu parler de Lamartine, d’Hugo, de Perec, de Verlaine, de Mallarmé, à des gens que ces noms indiffèrent (ou indifféraient, peut-être maintenant…). Et ces vidéos pour parler des livres, ça devient une habitude : comment me renouveler ? Quant à la guitare, les doigts peinent (barrer, je n’arrive pas ; enchaîner les accords simples, ça vient, lentement, trop lentement). Écrire ? pour dire qu’on n’a plus rien à écrire, mais écrire qu’on n’a rien à écrire c’est encore et toujours écrire.

Journal du 30 au 31 décembre 2023

Ce que j’ai lu

Deux livres (en plus de ceux qui occupent au long cours) : Lydia et Claude Bourguignon, Pourquoi ne faisons-nous rien pendant que la maison brûle ? d’un côté ; Gilles Clément, Notre-Dame-des-Plantes de l’autre. Le même constat : la destruction des sols (artificialisation, pesticides, etc.) et de la planète. Deux visions diamétralement opposées : la diatribe contre l’utopie, la colère contre la créativité, le complotisme contre le rêve. Finir l’année avec ce projet fou : faire de Notre-Dame de Paris un jardin (projet certes fou mais possible, Gilles Clément a tout prévu, il a tout dessiné, il a imaginé un paradis dans lequel il est permis de manger des pommes).

Ce que j’ai vu

Breaking Bad, on se rapproche de la fin (je ne regarde pas les séries en seul coup, je prends le temps, je me lasse après un épisode, puis y reviens) : comme souvent dans les séries, la dernière saison est la plus violente. Il faut que ça se termine, alors on dézingue. Mais pour contrebalancer cette violence, il y ceux qui filment l’ordinaire, ces capsules suspendues de temps volé, Michel Brosseau, Patrick Muller, et les fous de livres, Bruno Lalonde (il parle d’auteurs dont tu n’as jamais entendu parler et que tu oublies trop vite mais c’est passionnant parce que c’est toujours, la lecture, un prétexte à penser, à divaguer, à dialoguer).

Ce que j’ai entendu

Des femmes : poursuivre la découverte des compositrices, noter par exemple le nom de Maria Teresa Agnesi Pinottini, qui au dix-huitième siècle a pu, un certain temps, vivre de sa musique mais dont le nom a été effacé des mémoires, alors réécrivons son nom afin de ne pas l’oublier trop tôt, Maria Teresa Agnesi Pinottini ; autre nom de femme à retenir : Albina du Boisrouvray, dans cet interview à voix nue, une enfance de princesse devenue gauchiste, le monde du cinéma (sa violence envers les femmes, elle en parle, cite le nom en ce moment sur toutes les lèvres), un fils mort en hélicoptère (FXB, c’est nom de l’association que sa mère fondera, cet accident qui tua aussi Daniel Balavoine), l’engagement contre la pauvreté (elle y donne presque tout l’héritage de son père). Des femmes : ainsi on garde espoir pour l’année nouvelle.

Ce que j’ai fait

Causer de livres devant la caméra, on s’acharne, le tas à monter et à diffuser ne diminue pas parce qu’on n’arrête pas de lire, de lire, de lire, même si terminer l’année YouTube avec Charles Juliet, ça fait du bien. Autre obsession du moment : les chansons. Repris Sédentaire pour le donner en cadeau de nouvel an à quelques amis (un jour, ces chansons, les lancer à la face du monde, mais d’abord habiller la voix d’instruments, et ça, je ne sais pas faire).

Journal du 9 au 22 décembre 2023

J’ai lancé ce journal de lecture et de culture en fanfare, dans l’enthousiasme des idées nouvelles, bien décidé à faire feu de tout bois, à évoquer, écrivais-je, tout ce qui dans ma vie touchait de près ou de loin à la lecture et à la culture. Alors j’ai noté, noté et encore noté, j’ai rempli un cahier de listes et j’ai pris peur. Que faire d’une telle accumulation ? Que jeter ? Que garder ? Tentons ici d’y mettre un peu d’ordre, de couper dans le vif, de ne garder que ce qui compte.

D’abord, déterminons des catégories : ce que j’ai lu, ce que j’ai vu, ce que j’ai entendu, ce que j’ai fait. Puis sélectionnons (on jettera bien plus que ce qu’on gardera, peut-être ne gardera-t-on qu’un seul élément par catégorie) et écrivons (tous les jours, c’est trop ; toutes les deux semaines pas assez ; on trouvera le tempo qui convient).

Ce que j’ai lu

D’abord la liste (sans doute incomplète) : Freud, Dante, Antoinette Rychner, Chalamov, Céline, Charles Juliet, Ilaria Gaspari, Cervantès, David Lodge, L’Histoire, Charlie Hebdo (pourquoi dans cette liste certains noms sont-ils précédés d’un prénom et qu’autre pas ? qu’est-ce que cela indique du rapport que j’entretiens avec tel auteur ou avec telle autrice ?).

Choisir ? Il y a ce qu’on lit à haute voix, Dante (le purgatoire, tellement plus ennuyeux que l’enfer) et Céline (Mort à crédit, cette partie extraordinaire avec le Cyclotron de Courtial des Pereires, les enthousiasmes et les déconvenues, la horde des inventeurs qui se rue sur ceux qui les bernent, à la fois épique et comique, ce souffle génial de Céline quand ça s’accélère) et il y a les autres lectures, les amis (Charles Juliet, la gravité et la grâce, et Cervantès, l’inverse, la légèreté, et peut-être la grâce aussi, richesse et complexité de Don Quichotte) et les découvertes (Antoinette Rychner, Après le monde, le monde qui s’écroule, dystopie dont on se dit qu’il se pourrait bien qu’elle arrive ; Ilaria Gaspari, Petit manuel philosophique à l’intention des grands émotifs, qui laisse un peu sur sa faim le philosophe en moi parce qu’elle ne fait que parler d’elle, cette femme-là, et que j’espérais un traité des émotions, ce que ce livre est, mais pas assez) et les livres aussi dont à l’impression qu’on passe un peu à côté (Freud et la psychanalyse, quelque chose cloche, je n’y comprend pas grand-chose, ai l’impression parfois que ça raconte n’importe quoi ; Chalamov, j’entre par ces Souvenirs de la Kolyma alors qu’il aura peut-être fallu d’abord lire ses Récits de la Kolyma). Ne pas choisir (Lodge, je viens de commencer, il est question d’Henry James, figure qui ne m’est pas familière, je crois avoir lu quelques nouvelles, sans y comprendre grand-chose là non plus ; et dans Charlie un article terrible sur celles qu’ils appellent les « filles faciles »).

Ce que j’ai vu

Vu et entendu, est-ce deux catégories différentes ? À voir (ou à entendre). Remarquons que je n’ai pas vu de ce qu’on appelle du spectacle vivant durant ces deux semaines, du moins du spectacle vivant autre que la vie des gens qu’on frôle, même si ces vidéos que j’ai glanées sur YouTube sont à classer parfois, malgré le décalage du temps et du lieu, dans une telle catégorie, comme cette soirée Valère Novarina à la Maison de la Poésie ou les contes asiatiques du calendrier de l’Avent de Laurent Peyronnet (la lecture comme chose vue, pas seulement lue ou entendue, ce plaisir de voir dire, comme quoi voir et entendre, je ne devrais pas séparer, parce qu’entendre les mots de Novarina, cette litanie autour de Dieu, ces noms propres, ces dialogues dingues, c’est sans doute mieux que les lire, comme si la mise en son et en espace ajoutait du sens aux mots, mais je n’ai pas lu Novarina seulement sur papier et ai le sentiment qu’après l’avoir vu et entendu je serais déçu que cela soit réduit à des lettres noires sur fond blanc).

Autres choses vues ? Breaking Bad (arrivé au milieu de la dernière saison, la guerre des beaux-frères, ou comment en croyant faire le bien on fait le mal, Walter White de moins en moins sympathique, Jesse Pinkman de plus en plus) et ces conférences autour des œuvres perdues (le premier Tartuffe reconstitué par Georges Forestier, une pièce disparue de Shakespeare inspirée de Cervantès, et ces compositrices (voir et entendre, ici la frontière disparaît) que l’histoire de la musique a effacée et que Claire Bodin ressuscite), évocations passagères de ce qui un jour exista puis le lendemain n’exista plus, un peu comme tout ce que j’ai noté dans ce carnet et que je ne prends pas la même la peine de reprendre ici, mais l’envie d’aller les écouter, ces compositrices qui, parce que femmes, n’ont pas été entendues.

Ce que j’ai entendu

Et si, dans ce que j’en entendu (des podcasts et de la musique enregistrée principalement, un peu de musique en live aussi), je ne notais que le féminin ? Dans l’entretien littéraire, Elisa Shua Dusapin, Agnès Desharte, Isabelle Cornaz (l’envie de lire son livre, ses déambulations dans Moscou, La nuit au pas) ; d’autres noms de femmes : Valérie Rouzeau (déjà oublié qui c’est), Nina Simone, Louise Forestier, Edith Piaf, Natacha Appanah. Et en vrai : Margot Corminboeuf (ma prof de clarinette, qui montrait à l’élève précédente, aussi entendue, mais je ne sais plus son nom, comment jouer un morceau). Sinon : des types.

Ce que j’ai fait

Faire, verbe aux contours assez flous. J’ai enseigné (cet atelier Kaamelott repris avec le plaisir de retrouver de vieux potes et de reprendre une fructueuse collaboration). J’ai fait de la musique, dans plusieurs sens : j’ai joué de la clarinette (le concert d’automne de la Concorde, il faisait trop chaud dans cette église, on n’était pas prêts à ça, mais on s’en est sorti, le concert du Téléthon, où personne n’écoute, dirait-on, mon cours, où il faut, m’a dit Margot, que je consolide et accélère le tempo, mais Mozart est un salaud et le génie, dans la famille Mozart, il paraît que c’est sa sœur ; j’ai essayé (grande première) de retranscrire la mélodie et (très peu et sans doute très mal) d’harmoniser cette chanson, Les gentils, en ré mineur (du moins je crois) ; j’ai pour la millième fois tenté de pianoter cette berceuse de Brahms (le génie, chez Brahms, il paraît que c’est Clara Shumann) mais rien à faire, il y a toujours une note fausse qui vient réveiller le bébé qui dort.

Et écrit, est-ce que j’ai écrit ? Qu’est-ce que je viens de faire, pondre des œufs ? J’ai écrit, un peu, des trucs de carnet, une chanson d’automne (qu’il est temps que je termine, puisque c’est l’hiver), un paragraphe (bref) du prochain livre qui ne décolle pas, mais j’en ai parlé, de ce futur livre, à quelqu’un qui compte, alors je vais m’y mettre, en attendant les réponses de ces inconnus qui ont reçu Grange et qui se taisent (sauf un) (et la même personne qui compte m’a dit avoir aimé le livre, même si je me répète un peu, alors je garde espoir) (et je clos ce journal, histoire d’éviter de me répéter).