Notes d’écoute : chansons

Jacques Brel, Infiniment (disque 1)

Les vieux : « Le petit chat est mort » (Molière tragique) tout habillé de raide (un mot pour les vieux) (la pendule d’argent)

La fin : l’autre reste là. Brel n’épargne personne.

Aujourd’hui : les aînés, les seniors, le troisième, le quatrième, le grand âge (comme s’ils ne mourraient pas, comme si nous non plus)

La chanson de Jacky : chanter jusqu’au bout, malgré le ridicule. Et ce mot, découvert par cette chanson : soûlographie. Et ces lieux : Knokke-le-Zoute, Macao, le Paradis (ça fait très pince-fesse, comme toponyme).

Point commun : vieillir, finir, tomber (le naufrage du général de Gaulle). Brel pourtant indissociable de l’adolescence, la mienne, la sienne, quand je me prenais moi aussi pour Jacky. Qu’en est-il resté ? L’aversion pour l’euphémisme, la périphrase, la litote. Toujours appeler un chat un chat et dire que le chat est mort quand le chat est mort, écrabouillé par une bagnole, crevé, clamsé, zigouillé par le grand-père qui les noyait à coups de bâton à l’époque où ça se faisait ; mais le grand-père est mort, le père aussi. Chanter encore ? L’autre grand-père a chanté toute sa vie et n’a jamais eu peur du ridicule.

YouTube Music

L’algorithme m’emmène au Québec. Une certaine Edith Butler veut partir dormir dans le Baillou (comment ça s’écrit ?). Une sorte de Compagnie créole du nord. Je peine à piger les paroles. « Party pour danser » (c’est peut-être un autre endroit, mais il y a des crocodiles et un certain Emilio Thibaudeau, et il fait bon, il fait chaud, il y a des violons et ça se répète beaucoup. Qu’est-ce que je fous là ?

Puis une certaine Marie Henchoz chante « Le rock des casseroles », un truc pour gamins, « dans les cuisines ça se débine », « va y avoir du rififi » (le pire, c’est qu’il me semble bien l’avoir déjà entendue, cette chanson), « le pot à lait n’a qu’un souhait, danser avec le fouet » (ça devient sado-maso) (il est temps que ça s’arrête).

Puis « Le petit renne au nez rouge » (vraiment : qu’est-ce que je fous là ?) (Renée Martel, vous connaissez ?) (l’ambiance de Noël, j’avoue que ça me gave, surtout quand ça tourne au mièvre) (je déprime à Noël, vieux réflexe de célibataire face à la toute-puissance des familles).

Puis : Ginette Reno, « J’ai vu maman » (autre regret à Noël : ne pas avoir été fichu de pondre des mômes) (qui a embrassé le père Noël sous le gui ?) (je n’écoutais plus) (si même le père Noël s’y met…) (c’est maman, dans la chanson, qu’il a embrassée, mais moi, à Noël, qui m’embrasse ?) (non, vraiment, les chansons de Noël, ça me déprime) (la magie de Noël tourne à la magie noire)

Et voilà que Pierre Lalonde y va de son medley de Noël. Je ferais mieux d’écouter son cousin, Bruno Lalonde (un vrai désespéré comme on les aime).

Mais Bruno Lalonde n’est pas désespéré, il regarde le monde avec lucidité, à travers les livres. Ce sont les autres qui sont désespérants. La fausse joie de vivre, la lumière fabriquée, la fête forcée, voilà ce qui fout le cafard. Et l’algorithme, quelle est sa responsabilité dans tout ça ? Je plante un truc presque au hasard et il retombe toujours sur les mêmes sciures (là, au moins, il m’emmène ailleurs, même si ça reste des sciures). La magie de Noël est passée, voilà les soldes. Est-ce qu’on trouve, aux puces, chez Emmaüs, dans des vide-greniers (la mode semble passée), des disques vinyle d’Edith Butler, de Marie Henchoz, de Renée Martel, de Ginette Reno et de Pierre Lalonde ? Bruno Lalonde, lui, s’empare des bibliothèques, trésor plus exigeant.

CD Les plus belles chansons de Robert Charlebois

Le Québec, c’était il y a plus de vingt ans.

Lindberg ! : des hélices (hélas), Sophie (j’avais baptisé ainsi mon fusil) (elle était au Québec, Sophie) (mais c’était un autre nom en ce temps, dans l’avion retour), partir, partir (la compagnie d’aviation, je ne sais plus), des pigeons (c’était moi le pigeon, à l’époque), ch’sais pu où chu rendu / et moi suis rendu à dos de chameau (pantoute, c’est ça qu’elle dit, la voix de femme ?), dans mon lit avec mon meilleur ami et surtout mon pot de biscuits (ça se termine toujours ainsi).

J’t’aime comme un fou : chanson pour courir, genre Forrest Gump ; … mais tu t’en fous … pour que tu me trouves plus beau … j’ai perdu vingt kilos (le pire, c’est que c’est vrai) (et qu’elle s’en fout, ça aussi, c’est vrai) (mais ma vie a-t-elle pour autant pris de la plus-value ?) … à une séance d’aérobic (apérobic, plutôt) et le saxo derrière, c’est lui qui les chope, les filles, pas le chanteur, et le saxo derrière, il n’a pas besoin de courir, c’est elles qui lui courent après).

Le chanteur, c’était moi, en ce temps-là, un gars ben ordinaire, qui des fois n’a plus le goût de rien faire. On m’avait donné le solo du medley (pas celui de Noël, celui de Robert), j’étais au centre de l’attention, au début (parce qu’ensuite justement il y avait Lindberg et que les aviateurs c’est comme les saxophonistes, ça fait mouiller les filles (je pensais ainsi à l’époque, mal dans ma peau, avant que je me mette à courir) et qu’on a beau leur hurler des déclarations enflammées, ça finit toujours par l’avion qui s’écrase). Charlebois, j’aime encore, parce qu’écorché ironique, naïf et narquois (cette chanson surtout : Je veux de l’amour).

Journal du 7 au 12 janvier 2024

Ce que j’ai lu

Tous azimuts, toujours, avec beaucoup de David Lodge, L’auteur ! L’auteur !, Henry James et le théâtre, cette partie centrale du livre autour de cette pièce, Guy Domville, les points de vue multiples sur la première, l’auteur qui fuit, le compte à rebours, triomphe ou débâcle ? On lit ceci comme si on était Henry James, comme si sa pièce, c’était la nôtre, alors quand le couperet tombe… puis le roman devient mélancolique, les amis meurent, l’auteur vieillit, et on lit d’autres histoires, des récits de voyage de Philippe Rahmy, les aventures orientales d’un captif qui pourraient bien s’appeler Miguel de Cervantès, un étrange objet qui ne cesse de grandir.

Ce que j’ai vu

Une nouvelle série, Les 100, le retour sur la terre de cent jeunes (des ados, plus ou moins, de jeunes adultes, avec tout ce que cela comporte de clichés, de coucheries, de niaiseries, de corps parfaits, mais aussi un côté Sa majesté des mouches, une société à reconstruire dans un univers hostile, vide de prime abord, mais…). D’autres réflexions sur le pouvoir, des conférences autour des prophéties impériales au Moyen-Âge, des images glaçantes sur la menace fasciste qui augmente, des gens (ceux-là, celles-là, si précieux dans un tel contexte) qui parlent de livre, Azélie Fayolle, Bruno Lalonde.

Ce que j’ai entendu

Marie-Paule Belle, chanteuse hors du temps, charmeuse hors pair, le plaisir de l’entendre parler, chanter, rire. François Morel, de vieilles archives d’interviews ratées, C’est mieux que rien, ce talent, cette tendresse, ce rire, aussi, François Morel. Et Callas, et George Clinton, ce titre, Open your mind… and your ass will follow, à méditer, tant le cul, ça se passe dans la tête (et la tête dans le cul, sous LSD, George Clinton, en ce temps-là).

Ce que j’ai fait

Plein de choses, pas grand-chose. Créateur éparpillé. Des vidéos, des notes, de la musique, mais la technique, mon point faible c’est la technique, je devrais m’acharner plus, moins papillonner, et des chansons aussi, Les filles de la piscine, ça s’appelle, le nageur myope (piège de la rime, n’y point tomber), et enseigner, lancer des salons littéraires, rendre Molière lisible (la langue de Molière, disons-le, est une langue morte, plus personne ne la comprend). Toujours pas d’écriture au long cours.

Journal du 30 au 31 décembre 2023

Ce que j’ai lu

Deux livres (en plus de ceux qui occupent au long cours) : Lydia et Claude Bourguignon, Pourquoi ne faisons-nous rien pendant que la maison brûle ? d’un côté ; Gilles Clément, Notre-Dame-des-Plantes de l’autre. Le même constat : la destruction des sols (artificialisation, pesticides, etc.) et de la planète. Deux visions diamétralement opposées : la diatribe contre l’utopie, la colère contre la créativité, le complotisme contre le rêve. Finir l’année avec ce projet fou : faire de Notre-Dame de Paris un jardin (projet certes fou mais possible, Gilles Clément a tout prévu, il a tout dessiné, il a imaginé un paradis dans lequel il est permis de manger des pommes).

Ce que j’ai vu

Breaking Bad, on se rapproche de la fin (je ne regarde pas les séries en seul coup, je prends le temps, je me lasse après un épisode, puis y reviens) : comme souvent dans les séries, la dernière saison est la plus violente. Il faut que ça se termine, alors on dézingue. Mais pour contrebalancer cette violence, il y ceux qui filment l’ordinaire, ces capsules suspendues de temps volé, Michel Brosseau, Patrick Muller, et les fous de livres, Bruno Lalonde (il parle d’auteurs dont tu n’as jamais entendu parler et que tu oublies trop vite mais c’est passionnant parce que c’est toujours, la lecture, un prétexte à penser, à divaguer, à dialoguer).

Ce que j’ai entendu

Des femmes : poursuivre la découverte des compositrices, noter par exemple le nom de Maria Teresa Agnesi Pinottini, qui au dix-huitième siècle a pu, un certain temps, vivre de sa musique mais dont le nom a été effacé des mémoires, alors réécrivons son nom afin de ne pas l’oublier trop tôt, Maria Teresa Agnesi Pinottini ; autre nom de femme à retenir : Albina du Boisrouvray, dans cet interview à voix nue, une enfance de princesse devenue gauchiste, le monde du cinéma (sa violence envers les femmes, elle en parle, cite le nom en ce moment sur toutes les lèvres), un fils mort en hélicoptère (FXB, c’est nom de l’association que sa mère fondera, cet accident qui tua aussi Daniel Balavoine), l’engagement contre la pauvreté (elle y donne presque tout l’héritage de son père). Des femmes : ainsi on garde espoir pour l’année nouvelle.

Ce que j’ai fait

Causer de livres devant la caméra, on s’acharne, le tas à monter et à diffuser ne diminue pas parce qu’on n’arrête pas de lire, de lire, de lire, même si terminer l’année YouTube avec Charles Juliet, ça fait du bien. Autre obsession du moment : les chansons. Repris Sédentaire pour le donner en cadeau de nouvel an à quelques amis (un jour, ces chansons, les lancer à la face du monde, mais d’abord habiller la voix d’instruments, et ça, je ne sais pas faire).