Prendre un livre dans ma bibliothèque, l’ouvrir au milieu, le lire à haute voix, ajouter une musique de fond puis dessiner ce que cela m’inspire, voilà comment j’essaie d’entrer au cœur des livres. Voilà ce que cela peut donner :
Texte : Madame de Genlis, Mémoires (1825), Mercure de France, 2004.
Musique : Johann Sebastian Bach, quatrième mouvement Allegro de la Sonate pour flûte en mi mineur BWV 1034, par Frans Brüggen, Anner Bylsma et Gustav Leonhardt.
Dans ce trente-quatrième journal de lecture de l’année 2026, je passe en revue mes lectures. En plus de la vidéo ci-dessous, vous trouverez les notes prises après chaque moment de lecture, sur un fond de couleur différent pour chaque livre.
49:29 Clément Viktorovitch, Le pouvoir rhétorique, Apprendre à convaincre et à décrypter les discours
Terminé, sur le fauteuil jaune, Quichotte, un brin mélancolique ; le héros quittant notre monde, la fête est finie, mais l’enfance est de retour. Deux gamins colorient des personnages qui leur ressemblent, ils essaient de ne pas dépasser mais Don Quichotte sans cesse déplace les lignes.
Commencé, sur le fauteuil jaune, Faire paysan de Blaise Hofmann, un livre de 2023 (année du décès de papa, j’avais acheté ce bouquin en pensant à lui, en hommage). Les paysans de jadis meurent et tout un monde meurt avec eux, celui des tas de fumier tressés et des laiteries. C’est le monde de mon enfance et de celle de Blaise Hofmann. « Je revois les deux botte-culs suspendus à la grande porte de la grange (où étaient-ils suspendus, chez nous ?). Il y a l’odeur douceâtre du lait, des relents d’étable. J’entends grésiller la petite radio à antenne qui restait toujours allumée pendant la traite. » Je la revois aussi. Papa écoutait Option Musique.
Fauteuil jaune, piano romantique, chronique de Jules Vallès du 16 septembre 1857, un peu mélancolique ; on meurt beaucoup et les grognards de Bonaparte qui défilent dans Paris sont de plus en plus vieux. Restent les financiers, nouveaux rois qui se mettent à écrire.
Sur la terrasse, Faire paysan (la grange est juste en-dessous), l’auteur rencontre des voisins, un oncle, des paysans d’aujourd’hui. Ce qu’ils lui disent, c’est ce que j’entends ici ; il est parti 15 ans à Lausanne, il n’est plus du même monde (moi 10 ans à Fribourg, même sentiment.
Sur le fauteuil jaune, Vallès, chronique du 15 octobre 1857, description horrifique du collège, pire que la prison (ce sera le thème du roman L’enfant, je crois, qui rendra l’auteur célèbre).
Sur le fauteuil jaune, Faire paysan (c’est justement ce qu’ils nous reprochent, de ne rien faire, parce que lire, pour eux, c’est ne rien faire, sur un fauteuil, quelle qu’en soit la couleur, on ne fait rien, on dort devant la télé le soir, épuisé par le travail harassant de la journée). Blaise Hofmann évoque le fossé ville-campagne, si difficile à combler en Suisse, et qui se creuse un peu plus à chaque initiative populaire écologiste. Fils de paysan devenu étudiant puis enseignant (comme moi), il se trouve « les fesses entre une chaise et un botte-cul. »
Faire paysan, toujours sur le fauteuil jaune, brève histoire de l’agriculture suisse et d’une politique agricole qui compense les injustices du marché par des paiements directs qui transforment les paysans en fonctionnaires envahis par la paperasse. Évocation aussi de 1996, la vache folle, les manifestations agricoles chargées par la police, Fernand Cuche (que devient-il ?) (il ne lâche rien : « Sans révolte du monde agricole, qui comprendra vraiment ce qu’il représente dans la chaîne alimentaire ? » Le problème, c’est souvent que les paysans se trompent d’adversaires (titre du chapitre entamé : « Coop, Migros, Syngenta, l’État et moi »).
Au bord de la piscine, commencé Anima de Wajdi Mouawad (sur le conseil de ma libraire préférée, la seule qui m’offre le café) (elle me fait acheter des livres que je ne lis pas, il faut que je répare cet affront avant de retourner la voir). Ça commence fort : « Ils avaient tant joué à mourir dans les bras l’un de l’autre, qu’en la trouvant ensanglantée au milieu du salon, il a éclaté de rire, convaincu d’être devant une mise en scène, quelque chose de grandiose pour le surprendre cette fois-ci, le terrasser, l’estomaquer, lui faire perdre la tête, l’avoir. » Il s’agit pourtant d’un crime atroce. Mais ce qui rend ce texte, c’est son narrateur, felis sylvestris catus carthusianorum, le chat, puis d’autres animaux prennent la parole, passer domesticus (un oiseau), un chien, des pigeons, un poisson. Notre monde sauvage vu par ceux que l’on dit sauvage.
Sur la terrasse, Faire paysan (la grange est vide, juste à côté, les bêtes sont sorties brouter le peu d’herbe que la sécheresse laisse pousser, et la ferme d’en face, rénovée, n’est plus qu’une maison où loge l’épouse d’un paysan mort trop tôt, comme souvent), description de l’emprise de Fenaco, Coop, Migros sur les paysans : « Plus sa situation empire et plus le paysan y répond par un silence opaque entrecoupé de coups de colère et d’orgueil. Il en veut aux « acteurs visibles » : les journalistes, les antispécistes, les écologistes ; et il continue de manger dans la main des « acteurs de l’ombre » — groupes agrochimiques, agro-industriels, grands distributeurs — alors qu’ils sont les piliers de l’agriculture moderne et ses principaux fossoyeurs. » D’où le désespoir, l’endettement, les suicides et la figure connue de Pierre-André Schütz, le paysan-pasteur qui écoute les paysans (et aussi le poète Gustave Roud) (Pierre-André a chanté avec les oncles et tantes de l’auteur et j’ai chanté avec Pierre-André). « Le monde paysan est toujours tout petit. »
Chronique du 1er novembre 1857 de Jules Vallès sur le fauteuil jaune en écoutant Gesualdo (l’auteur préfère Offenbach). Il est question de vendanges, de chasse, de théâtre et de la Bourse, quelque part entre un romantisme qui semble un tantinet ironique et la volonté de célébrer le Présent (nom du journal) (avec au passage quelques remarques misogynes ou antisémites qui fleurent bon la vieille France).
Au lit, commencé la BD Grandville de Bryan Talbot, où dans un Paris étrange, ce sont les animaux qui jouent les hommes et qui s’entretuent. L’Angleterre est un petit pays sous domination française et les humains sont les serviteurs des animaux. Un blaireau mène l’enquête (c’est un peu le monde d’Anima à l’envers). Inspecteur Le Brock de Scotland Yard. Les animaux humanisés ne sont pas rares dans la BD, mais en général ils ne le sont pas à ce point et ne s’appellent pas Jean-Marie Lapin, leader d’extrême droite devenu Premier ministre de Napoléon XII dans un monde qui ressemble au dix-neuvième mais où des pseudo-anarchistes anglais sèment la terreur.
Sur le fauteuil jaune, Faire paysan (il pleut enfin), Blaise Hofmann continue ses rencontres avec des paysans innovants, une paysanne, un paysan bio qui se pose plein de questions. Faire paysan, c’est en fait Faire paysans.
Toujours sur le fauteuil jaune, Faire paysan (il ne pleut déjà plus), ces paysans qui essaient de « faire autrement » mais qui n’y parviennent pas toujours et cette question centrale du rôle du consommateur qui pourrait tout changer s’il changeait ses habitudes (je suis dubitatif, les consommateurs ne faisant en général que suivre ce que la publicité leur impose) (comme toujours, la solution, ce serait de sortir du capitalisme, mais personne ne peut le faire seul).
Sur le fauteuil jaune, avec des airs classiques, je lis la dernière chronique de Jules Vallès au Présent, où il se sent empêché d’écrire ce qu’il veut à propos de la mort d’un homme dont il ne faut pas dire de mal : « Je gémis du silence qui m’est imposé et je trouve aujourd’hui mon métier bien triste. » (Le mort, c’est un certain Cavaignac, militaire, « prince de sang de juin 1848). Puis Vallès cite un livre en long et en large, Aristide Froissard, d’un certain Léon Gozlan, roman comique qui l’enchante (c’est assez rigolo en effet, un lion y boit du champagne) (les animaux, point commun de mes lectures du moment).
Sur le fauteuil jaune, pendant que Quentin pompe le purin à l’aide d’une énorme fuste (il est paysan bien pourtant), je termine Faire paysan, un livre-enquête qui montre la diversité des paysans suisses, loin des visions caricaturales, et rêve d’une réconciliation des villes et des campagnes : « J’ai fait un rêve (passons sur la posture Luther King un peu grandiloquente). Un rêve tout en nuances, un rêve de lenteur, de silence : l’un descendait de son tracteur, l’autre de sa tour d’ivoire. L’un ne prenait plus personnellement les critiques du modèle agricole actuel. L’autre se regardait longuement dans un miroir et, découvrant l’étendue de ses contradictions, adoptait soudain une posture plus humble. » Les paysans sauveront le monde, paraît-il, à condition que le monde sauve les paysans.
Jules Vallès, sur le fauteuil jaune, vante les mérites de la Bourse dans le Figaro. Peut-on imaginer figure plus éloignée du paysan que celle du boursicoteur ?
Anima, au bord de la piscine, un enterrement vu par un corbeau puis un autre oiseau, puis « dans la grande pataugeoire du printemps » scirus carolinensis (un écureuil), témoignages animaux de la détresse d’un homme. Les voit-il, les sent-il, ces animaux qui l’aident à porter sa douleur ? L’aident-ils vraiment ?
Sur la terrasse, un dernier article de Jules Vallès (pour le moment), léger optimiste (l’argent sauve le monde). Le livre suivant s’intitule Les réfractaires (ça se gâte, je le lirai plus tard, peut-être).
Sur la terrasse, commencé Les mots, de Jean-Paul Sartre. Très vite, la famille, des prénoms, ça déménage et voilà le petit Jean-Paul : « Jean-Baptiste voulut préparer Navale, pour voir la mer. En 1904, à Cherbourg, officier de marine et déjà mangé par les fièvres de Cochinchine, il fit la connaissance d’Anne-Marie Schweitzer, s’empara de cette grande fille délaissée, l’épousa, lui fit un enfant au galop, moi, et tenta de se réfugier dans la mort. » Voilà pour la vie du père, c’est tout, et incidemment surgit un moi, presque anecdotique, un enfant san père, sans sur-moi, une mère redevenue enfant sous la férule d’un grand-père hugolien qui écrase tout le monde saut le petit Sartre, qu’il adore. Enfance heureuse ? On dirait, même si tout dans Les mots pour l’instant n’est qu’ironie (pendant que je lis, un enfant pleure ; sa maman ne cède pas, son père non plus, un enfant qui ne deviendra pas Jean-Paul Sartre).
Un chapitre d’Anima, sur le fauteuil jaune, larus delawarensis. Le jeu : trouver l’animal. « Nous étions affamés et le ciel, tout autant que nos cris, ne nous rassasiait plus depuis longtemps. » Des rapaces. Un homme traverse un pont. Il ne se suicide pas.
Au lit, Anima, les animaux toujours plus proches de l’homme qui s’enfonce dans la nuit, la fourmi sentant la mort en explorant sa peau et mephitis mephitis (une sorte de putois) le défendant contre des agresseurs. Qui ? Les animaux ne comprennent pas mais ils savent, comme cette araignée dans ce bar d’une réserve indienne : « Au-delà de sa parure humaine derrière laquelle il se camouflait, cet être était emmailloté au cœur d’une toile invisible tissée d’une soie née de sa propre chair, et la bête odieuse qui le tenait prisonnier, se nourrissait à même ses viscères, n’était autre que lui-même. »
Sur le fauteuil jaune, Sartre découvre les livres (sa vie entière, la mienne aussi) (difficile de se défaire de cette idée, fausse bien sûr). La lecture est sacrée, miraculeuse, magique. Anne-Marie, sa maman, lui lit un conte : « De ce visage de statue sortit une voix de plâtre. Je perdis la tête : qui racontait ? quoi ? et à qui ? Ma mère s’était absentée : pas un sourire, pas un rire de connivence, j’étais en exil. Et puis je ne reconnaissais pas son langage. Où prenait-elle cette assurance ? Au bout d’un instant, j’avais compris : c’était le livre qui parlait. » Miracle sans cesse renouvelé (ou illusion) ; la voix de Sartre, j’en ai une vague idée, mais la voix que j’entends dans ma tête, de qui est-elle la voix ?
Les mots, sur le fauteuil jaune, petit à petit font naître Jean-Paul Sartre, dont l’enfance se confond avec les livres, d’abord les œuvres vénérées par son grand-père, Corneille, Hugo, Anatole France, puis les magasines achetés en douce par la mère et la grand-mère, une littérature plus simple (les gentils blancs tuent « au fil de l’épée » de méchants sauvages) (il préfère ces livres-ci, bien sûr) (et durablement : « je lis plus volontiers les « Série Noire » que Wittgenstein) (moi aussi).
Des animaux aussi dans Sartre, sur le fauteuil jaune : « Je suis un chien : je bâille, les larmes roulent, je les sens rouler. […] Je suis une mouche, je grimpe le long d’une vitre, je dégringole, je recommence à grimper. » Qu’est Sartre enfant ? Il n’est pas (« l’existence précède l’essence », écrira-t-il) : « … je n’étais pas consistant ni permanent, je n’étais pas le continuateur futur de l’œuvre paternelle, je n’étais pas nécessaire à la production de l’acier ; en un mot je n’avais pas d’âme. » (Si l’existence précède l’essence, qu’est-ce qui précède l’âme ?)
Anima, au bord de la piscine, des animaux tantôt domestiques tantôt sauvages (les humains aussi).
Anima, sur le fauteuil jaune, piano zen, un chapitre où deux hommes se rencontrent, deux animaux aussi, un chat, un boa ; le chat raconte sa terreur ; l’un des hommes parle : « Moi, je voulais faire poète, mais ça n’était pas sur la liste d’enfants à faire. Alors j’ai fait curé » (une famille de 18 enfants, au Québec, pas de poète possible). Puis l’homme (le maître du boa) raconte l’orignal assassin qui l’épargne : « J’ai vu mon regard me voir. » (animaux-miroirs)
Terminé, sur la terrasse, la première partie, Lire, des Mots de Sartre, qui commence à devenir Sartre, à exister, mais à travers l’imagination, le cinéma, la musique. L’enfant se veut héros, il se rêve nécessaire à l’univers. Il reste seul, même s’il aime la foule des salles obscures, plus démocratiques que celle des théâtres : « À feu mon père, à mon grand-père, familiers des deuxièmes balcons, la hiérarchie sociale du théâtre avait donné le goût du cérémonial : quand beaucoup d’hommes sont ensemble, il faut les séparer par des rites ou bien ils se massacrent. Le cinéma prouve le contraire : plutôt que par une fête, ce public si mêlé semblait ému par une catastrophe ; morte, l’étiquette démasquait enfin le véritable lien des hommes, l’adhérence. »
Anima, sur le fauteuil jaune en écoutant Powerlines d’Helen Hall, une musique inquiétante, du moins me le semble-t-elle en lisant cette histoire de sauvagerie, de violence, d’animalité : un boa mange un lapin vivant ; un homme plante un couteau dans le sexe d’une femme ; le monde des humains est rouge, trop rouge pour les chats.
Sur la terrasse, à la tombée de la nuit, Écrire, seconde partie des Mots de Sartre. L’enfant se met à écrire, il copie des romans d’aventures, les démultiplie, se fait superhéros, crève les yeux des jeunes filles puis rature les horreurs qu’il vient d’écrire, mais commence à exister : « Je suis né de l’écriture : avant elle, il n’y avait qu’un jeu de miroirs ; dès mon premier roman, je sus qu’un enfant s’était introduit dans le palais de glaces. Écrivant, j’existais […]. »
Anima, sur le fauteuil jaune, un singe boit du Coca light pendant que deux hommes parlent. On sait qui est l’assassin. On ne peut pas le livrer. Il faut le suivre, se laisser balader par lui, éviter le regard des animaux.
Fin de la 1ère et début de la 2ème partie d’Anima, sur le fauteuil jaune avec Glinka ; cela ressemble de plus en plus à une fuite, mais qui cet homme fuit-il ? Lui-même, semblent répondre les animaux.
Au lit, commencé Le pouvoir rhétorique de Clément Viktorovitch, lecture d’avant-rentrée pour donner du sens aux cours de français. Première idée : il n’y a pas de démocratie sans rhétorique partagée, d’où la nécessité de partager un savoir qui reste trop souvent l’apanage de quelques-uns. Deuxième question : comment provoquer la conviction en évitant la manipulation ? Connaître les procédés rhétoriques, se les approprier, les identifier chez les autres, voilà la piste proposée, même si la rhétorique a mauvais presse (Platon et Descartes la rejettent, au nom d’une vérité qui s’impose par le dialogue ou la démonstration logique).
Dans le train Cousset-Fribourg, Anima, sentir la présence animale (un moustique cette nuit), sentir à travers la parole des animaux, même si c’est un humain qui écrit, une solidarité, presque une amitié (sans mots) : « Il s’est accroupi, il m’a regardé, je l’ai regardé, j’ai couiné, il a tendu sa main en ma direction et il a dit Moi aussi ! Moi aussi ! Sous terre, sous terre, et seul ! et il a éclaté en sanglots. » (le rat et l’homme, deux amis)
Train Fribourg-Cousset, Anima. Cet homme, Wahhch (étrange nom) provoque quelque chose aux animaux qu’il croise : un chien lui saute à la gorge pour le tuer, un cochon au contraire se sent touché : « … je suis devenu lui et je crois qu’il est devenu moi » (c’est un cochon qu’on mène à l’abattoir).
Commencé, sur la terrasse, avant d’être interrompu par la pluie, « disent les imbéciles » de Nathalie Sarraute. Que disent les imbéciles ? « Elle est mignonne, n’est-ce pas ? Regardez-moi ça… » Langage ordinaire répété, trituré, ressassé pour en saisir à la fois le vide et le trop-plein.
Il ne pleut déjà plus. Repris « disent les imbéciles » sur la terrasse, ce « elle est mignonne » qu’on dit de la grand-mère en lui caressant les cheveux comme à une petite fille et cette voix qui détache du « nous », celui qui est « jaloux », disent-ils (les imbéciles ?) en décortiquant le mot « jaloux », ce qu’il contient de loup en lui (et revoilà les animaux).
Sur la terrasse (il ne pleut toujours pas), Les mots de Sartre, sa vocation d’écrivain officiellement avalisée par son grand-père, l’enfant s’imagine en futur professeur de lettres parce qu’un écrivain c’est pauvre (le grand-père a croisé Verlaine dans un troquet) : « … à ma mort on trouverait des inédits dans mes tiroirs, une méditation sur la mer, une comédie en un acte, quelques pages érudites et sensibles sur les monuments d’Aurillac, de quoi faire une plaquette qui serait publiée par les soins de mes anciens élèves. » Un écrivain, ça ne peut être que mort et Sartre avoue que c’est peut-être cela qu’il désire : la mort.
Au lit, Anima, un chat, une mule, et cet homme blessé (la mule le soigne) qui recherche l’assassin de sa femme que tout le monde protège (pas les bêtes, les humains) (les bêtes sont là, très près, très loin).
Sur le fauteuil jaune, Les mots, lecture inattentive (parfois la vie (et la mort) viennent heurter de plein fouet les mots, dont sent à quel point ils sont dérisoires). La guerre survient. Sartre n’écrit plus.
Anima, encore un mort (humain) ; les animaux assistent impuissants à ce jeu de massacre mais ils ne peuvent s’empêcher de les aimer, leurs humains (le singe de Coach le dit, lui si proche de nous).
Sartre, sur le fauteuil jaune : « J’éprouve la vitesse de mon âme. » Toujours tourné vers l’avenir, persuadé que l’œuvre future sera toujours meilleure que l’œuvre présente, elle-même meilleure que l’œuvre passée, Sartre court après la vie.
Terminé, sur le fauteuil jaune, Les mots. Sartre a raconté son enfance. Qu’en reste-t-il ? Tout, mais transformé. L’enfant seul, l’orphelin est devenu « tout un homme, fait de tous les hommes et qui les vaut tous et que vaut n’importe qui. »
« disent les imbéciles » sur le fauteuil jaune (les imbéciles aiment les fauteuils) ; Sarraute saisit des bouts de phrases et les laisse infuser dans la tête de ceux qui les entendent, « menton en galoche », « pas intelligent », « disent les imbéciles ».
Anima, fauteuil jaune, chez les hommes, la mort rôde : « Seules les bêtes seules savent vraiment ce dont elles ont besoin pour vivre. » (doublement seules, les bêtes) (et nous ?)
Toujours le fauteuil jaune, toujours Anima, toujours la fuite, toujours la fuite, toujours les animaux, une cigogne blessée (il la sauve, il se sauve).
Anima, fauteuil jaune, il n’est pas seulement question d’animaux, il est question aussi d’humains déracinés, ceux qu’on a appelé Indiens, ceux de Sabra et Chatila. Et ceci, à propos des chauves-souris : « Chaque cri doit être suivi d’un silence pour faire entendre un écho. Celui qui ne fait que hurler sa douleur n’en verra jamais le visage tout autant que celui s’obstine à la taire. C’est la leçon des chauves-souris : pour voir le visage de ce qui te fait souffrir, tu dois faire de ta douleur un collier qui enchaîne des perles de silence aux perles de tes cris. » (et pour accompagner celles qui souffrent, me faire chambre d’écho).
« disent les imbéciles », fauteuil jaune ; les personnages de Sarraute, ce sont les mots eux-mêmes, leur naissance, ce qu’ils bougent en nous, et cette idée qui surgit, qu’on peine à attraper, dont on ignore si elle est intelligente ou stupide.
Anima, fauteuil jaune, en écoutant les Stones ; l’homme au milieu des chevaux dans une bétaillère, les chevaux savent qu’on les mène à la mort : « Tout succombe à l’hallali des espoirs, tout succombe, tout noire. Tout noire comme on dit tout tombe ou tout meurt. Tout noire ici au sarcophage des chevaux. » L’homme caresse les chevaux, puis il les libère (les Stones chantent Wild Horses).
Au lit, lu la postface de Grandville, où l’on constate que les hommes à tête d’animaux sont une vieille tradition, puis commencé Grandville Mon Amour, où un condamné à mort (quel animal est-ce ?) s’évade.
Prendre un livre jadis aimé et le relire à haute voix tout en m’arrêtant de temps en temps pour dire que cette lecture m’inspire, voilà ce que me propose dans cette série de vidéos.
Voici les deux poèmes titrés “Chansons bas”, tirés de Poésies de Stéphane Mallarmé, publiées en 1887.
Laura Vazquez cite Stefan Zweig que lit François Bon. Stefan s’invente un Balzac fantôme. Balzac écrit à la main le nom des plats, à la craie. Livre qui fait autorité, Roger Pierrot : notes de dépenses témoignent de la frugalité des repas : pain, pâté, macédoine, vin, charcuterie, café (avec les prix). Zweig parle de pain sec ; d’où a-t-il pris cette histoire ? Réponse nulle part. Mansarde : première expérience de la vie seul, se retrouve comme archétype dans ses livres ; mais avec des éléments fictifs (piano au lieu d’un violon rouge). Rue Lesdiguières, à deux pas de la Bastille, à deux pas du boulevard Bourdon où se rencontrent Bouvard et Pécuchet, Place de la Bastille, rue de la Roquette, Père Lachaise où l’on va se promener. Rue Lesdiguières : boulevard Henri IV désormais, construit plus tard. On trouve des photos du percement du boulevard où l’on aperçoit la petite rue transversale.
Des pérégrinations parisiennes d’Honoré de Balzac, j’ignore presque tout et n’ai vu de celui-ci que le point d’arrivée, ce Père Lachaise où ce n’est plus lui qui se promène, mais où ce fut moi il y a peu. Devant sa tombe, une dame blonde parlait dans une langue slave à une horde de touristes à qui elle devait elle aussi raconter l’histoire du pain sec qu’elle avait lue dans Stefan Zweig avant Laura Vazquez. Ces détails de la vie de Balzac ont-ils de l’intérêt ? Pour un auteur qui s’attarde tellement sur les décors, les objets, les habitudes, les ambiances, rien n’est sans intérêt. Balzac est un roman (est-ce ce que veut dire François Bon ? j’ai trop peu suivi ce projet pour le savoir). Il est un homme. Il est lui-même un condensé de comédie humaine. La rue Lesdiguières a disparu ? Balzac la fait renaître (François Bon l’a bien aidé).
Le czar de Russie m’a profondément déçu ; je l’ai trouvé pignouf.
Gustave Flaubert
C’est une lettre à George Sand datée du 15 juin 1967, George Sand que Flaubert nomme « chère maître ». Alors que le grand auteur s’acharne à peaufiner son style, qu’il passe cinq ans à gueuler L’éducation sentimentale, qu’il en ressort avec au fond de l’âme une haine profonde de la petitesse bourgeoise, voilà qu’il se lâche et que cela fait le plus grand bien, semble-t-il même si soudain les malheurs s’accumulent, les amis meurent, la guerre survient, Flaubert se retrouve seul, son bouquin sur lequel il a tant sué reçoit un accueil mitigé, il se plaint de ne pas recevoir assez de visites de sa nièce et de sa chère amie de Nohant, il s’occupe de sa vieille mère et voudrait bien pouvoir écrire mais c’est peine perdue, alors ce sont des lettres qu’il pond, et lire ces lettres, c’est pénétrer dans l’atelier, dans la tête, dans le cœur de Flaubert et c’est peut-être ainsi qu’il faudrait entrer dans son œuvre, par ses à-côtés, par cette misanthropie de plus en plus franche, par la tendresse d’un oncle ganachon qu’on laisse se déplumer dans son coin mais qui nous, nous remplume.
Ce que j’ai vu
Dans Les 100 (je ne sais pas quelle saison, la quatre, je crois), l’ennemi, de plus en plus c’est l’IA : dans la Cité des Lumières, on ne souffre pas. C’est une utopie (demandez au pauvre Flaubert qui perd Bouilhet puis Duplan puis Sainte-Beuve puis Jules de Goncourt puis qui voit les Prussiens s’approcher de Croisset, ce que c’est que souffrir) mais un monde où l’on ne souffre pas c’est un monde où ceux qu’on a aimés on les oublie et ce n’est pas un monde vivable comme n’est pas vivable un monde où l’on ne meurt pas. Un monde où l’on ne souffre pas, c’est, dans Les 100, une dystopie. Raven s’en rend compte. Elle veut retrouver le souvenir de ses disparus.
Ce que j’ai entendu
Musicopolis, la musique dans la cité et cette question de la place des femmes dans l’histoire de la musique, leur place à la radio, au disque, au concert, leur place aussi dans les algorithmes. Depuis quelque temps, je lance l’algorithme systématiquement par une compositrice, jamais la même (cette mine, Que demander à Clara ?, je les prends dans l’ordre alphabétique, j’arrive bientôt à la fin de la lettre A) et ce qui suit ce sont toujours les sempiternels Bach (le père), Mozart (le frère) et compagnie, pas une seule femme, pas un seul retour de celles déjà découvertes (et déjà oubliées). L’algorithme est désespérément conservateur : non seulement les musiques de femmes sont invisibilisées mais c’est aussi le cas de la musique contemporaine (nombres de ces compositrices sont vivantes) qui nous renvoie encore et toujours aux éternels Schumann (le mari), Brahms (l’amoureux transi) et tutti quanti.
Ce que j’ai fait
Bien peu, malgré le temps propice des vacances. Des éclats et des égarements. Relecture au sabre de Fribourgs, difficulté à chanter l’intime d’une, formation lente des callosités aux doigts du guitariste trop amateur, montage de quelques vidéos (celle-ci que l’auteur me fait l’honneur de commenter, celles encore à venir), tentative infructueuse de compréhension d’un exercice censément heureux que m’a envoyé ma prof de clarinette juste avant sa fuite en Égypte, quelques notes prises au vol dans le carnet, mauvaises notes sans doute, occupations dilettantes, histoire de passer le temps sans sécher.
Ouvrir de nouveaux livres, les commencer à peine, errer avec ce chevalier errant que tout le monde prend pour un fou, lectures d’intermède. J’ai terminé Kampuchéa, autre errance, le Mékong si semblable à l’Amazonie quand c’est Patrick Deville qui lui aussi joue les chevaliers errants (notre monde manque tant de Don Quichottes).
Ce que j’ai vu
L’œil au repos n’a rien vu, ou presque. L’œil a besoin parfois de ce repos. Des flashs : la colère, la misère, l’assassinat des paysans (les assassins courent toujours) ; et cette dystopie des 100 (la dystopie est à la mode, elle permet de relativiser la catastrophe réelle, beaucoup plus sournoise qu’une série Netflix).
Ce que j’ai entendu
Charles Jauquier : les larmes montent instantanément. C’est la musique du tréfond de mon ventre, celle de mon grand-père, celle d’ici (quand on s’arrête, on fait son nid comme un oiseau, on laisse fuir le temps et l’eau … mon peu de terre, mon peu de ciel, ici qui pousse mon soleil).
Ce que j’ai fait
Ça sent le printemps : à nouveau ça surgit. Quatre titres de chansons m’apparaissent, j’en commence une, Journal intime (peut-être : Elle écrit). Et la ferme intention d’affronter mes écritures de Fribourgs, de transformer le blog en livre(s). Et surtout : m’acharner sur ma clarinette, à une semaine à peine de l’audition, jouer, jouer, jouer. Et aussi : explorer ce que l’IA invente quand on la soumet à la poésie. Voici un vers de Charles Baudelaire : qui saura trouver lequel ?
Picorer dans les livres et les revues. Ouvert à peine ce livre de philo, La rencontre, par Charles Pépin, livre qu’on peine à lire seul (comment s’ouvrir à la rencontre, voilà ma question, une question de plus en plus difficile à résoudre, avec le temps), puis les aventures d’Isaac le pirate, par Christophe Blain, un livre où les rencontres fourmillent, pas toujours agréables, puis L’auteur ! l’auteur !, ce personnage-auteur dont on suit les premiers pas au théâtre (le titre, c’est le cri des spectateurs à la fin de la pièce), encore une histoire de rencontre, celle d’un homme seul avec une troupe puis avec un public (lire, c’est toujours une rencontre), puis Don Quichotte, les amours croisées de Cardénio, Dorothée, Lucinde, Dulcinée, rencontres fulgurantes et fuites tragiques, et l’ouverture du Journal d’un mot d’Emmanuelle Cordoliani (la rencontre avec les mots, essentielle elle aussi), et encore un autre bouquin, Pourquoi nous ne faisons rien pendant que la maison brûle ?, le terrible bilan que font Lydia et Claude Bourguignon de l’état du sol, de l’eau, de l’air, et ce silence (la rencontre ici ne se fait pas, celle entre les hommes et la terre).
Ce que j’ai vu
Le génie, qu’est-ce que c’est ? Je suis avec intérêt ce qu’en raconte Ann Jefferson, entre littérature et pathologie, puis savoure des voix lisant, des paysages, des visages, Michel Brosseau avec Jacques Dupin, Juliette Cortese avec Laurent Stratos (des rencontres, encore, mais le génie est-il capable de rencontrer ?) et me vautre devant Breaking Bad, dernière saison, tout pète entre Walter et Jessie (la rencontre, quand ça va trop loin…) comme tout pète entre Bibi (c’est le surnom sympathique qu’on donnait à cette ordure dont je ne vais pas citer le nom) et le peuple d’Israël.
Ce que j’ai entendu
Laurent Gerra, c’était plus drôle il y a dix ans (il ne passait pas son temps à taper sur les écolos) et Pierre Desproges, c’était encore plus drôle (c’est un peu mon quart d’heure humour de droite), mais écoutons plutôt Anne Sofie von Otter chanter en français (c’est du moins ce qui est écrit sur le disque parce je n’y comprends rien et lire des noms comme Stéphane Mallarmé et n’y pas piger un mot peut-être bien que c’est hermétique mais j’ai de la peine : s’il y a un texte, c’est qu’il doit être entendu, non ? alors tant pis pour Mallarmé, je lis Don Quichotte par-dessus son épaule). Quant à ces conférences sur les fixeurs au Moyen Âge, je ne les écoute que d’une oreille (parce que je crois que je n’ai pas vraiment compris de quoi il en retournait, le mot fixeur restant un mystère pour moi, est-ce qu’il y a une entrée fixeur dans le journal d’Emmanuelle Cordoliani ? il y a fixer mais pas fixeur).
Ce que j’ai fait
Pas grand-chose (on a toujours l’impression de ne pas faire grand-chose puis on regarde la liste et elle n’est pas si courte). Je joue un peu de clarinette (toujours pas de nouvelles anches mais je déchiffre ce duo — encore une rencontre qu’un duo, même si là, je joue seul, d’abord la voix du haut puis la voix du bas — et ce Mozart, pas si difficile mais consolider et accélérer le tempo, dira-t-elle si je ne bosse pas plus). Je cause devant la caméra (le tas de livre à commenter est épuisé, celui de ceux à monter puis diffuser augmente, même si Durango et Stöld, c’est dans la boîte). Et écrire, est-ce que j’écris ? Le journal du corps, j’ai promis que je n’en parlerais pas ici (mais le corps a besoin d’écrire, surtout dans ce creux des entre-fêtes) ; le carnet, je fais toujours dans le très (le trop ?) court ; le livre, ça ne décolle pas ; les dix-sept minutes de dix-sept heures dix-sept (intensifier cette écriture-là ?), retour sur le jour de Pâques 2021, une promenade en forêt, la voix de papa (pour encore un peu le rencontrer, papa).
Parmi les plaisirs du lecteur de bande dessinée, il y a la découverte de mondes fantaisistes. La nef des fous, j’en ai lu les premiers volumes il y a quelques mois (j’en parle dans la deuxième partie de l’épisode 23 de mon journal de lecture) et c’est avec joie que j’en explore la suite (mais pas la fin, que désormais j’attends avec impatience). Voici donc quelques considérations autour de la folie en bande dessinée.
Les albums dont j’ai parlé sont tous parus aux Éditions Delcourt. En voici les titres :
Disparition (2017)
Walking dindes (2018)
La faille (2020)
Coup de théâtre (2021)
Et voici quelques impressions sur le volume 12, À peu près preux, publié en 2023 :
Et en bonus, voici Turf en plein travail (parce que dessiner la folie, c’est un travail sérieux) :
D’Honoré de Balzac, je n’avais lu que quelques romans de la Comédie humaine et ignorais jusqu’à l’existence de ces Contes drolatiques, dont Paul et Ga¨etan Brizzi proposent un aperçu dessiné aux éditions Futuropolis en 2021. Un Balzac fort grivois que celui-là, loin du Père Goriot.