Journal du 19 au 25 janvier 2024

Ce que j’ai lu

Il y a les livres qui vous happent d’emblée et ceux que vous lisez la tête en l’air, en pensant à autre chose. Deux auteurs suisses, cette semaine, Damien Murith, Dans l’attente d’un autre ciel, et Pierre Béguin, Terre de personne, le premier lu d’une traite (c’est toujours très court, Damien Murith, toujours très dense, brutal) en empathie profonde avec cet enfant coincé avec sa mère désespérée dans ce treizième étage sordide ; le second lu distraitement, sans réussir à véritablement coller aux mots écrits sur la page, ces pilleurs de tombeaux en Amazonie, leur destin tragique, quelque chose de beau, certes, mais de lointain, et une langue qui entraîne l’évasion (lecture de train, peut-être n’était-ce pas le lieu pour).

Ce que j’ai vu

Les gros patinent bien, à Nuithonie. Deux types et des cartons par centaines. Un gros et un maigre. Il raconte (le gros) dans une sorte de faux anglais ses aventures picaresques (je continue de relire Don Quichotte, il a quelque chose de l’ingénieux hidalgo, ce gros, et le maigre a quelque chose de Sancho, dans une étrange inversion des corpulences). Le maigre agite des panneaux de carton qui traduisent ce que raconte le gros, il mime les animaux qu’il croise (une sirène surtout, mais aussi des mouettes, une marmotte et son bébé, un baudet, puisqu’il est un peu Sancho), la météo, les gargotes d’Ecosse, de Bretagne et d’Espagne, s’agite dans tous les sens à moitié (puis complétement) nu, s’énerve parfois, fait hurler de rire le public, pendant que le gros chante, patine et tue. Un spectacle à la fois impressionnant et hilarant, un moment de poésie (la fin, au fond de la mer, d’une drôlerie et d’une étrangeté merveilleuses), bref plus que du théâtre, une joie vivante qui se diffuse à toute une salle retombée en enfance.

Ce que j’ai entendu

À nouveau beaucoup de noms notés puis oubliés, les classiques qui reviennent même quand on ne les appelle pas, les Bach, les Mozart, les Coltrane, et qu’on laisse revenir parce qu’on les aime, et les inconnues (ces compositrices, toujours, Louise Alenius ou Sally K. Albrecht et ses chœurs d’enfants, écoutés en corrigeant des dissertations sur la guerre, contre-poids utile aux horreurs du monde et de l’orthographe). Et des podcasts pour réfléchir (la philosophie et le cirque, les clowns et les funambules, figures fascinantes ; l’histoire de la littérature jeunesse, entre convenances et audace, la figure géniale de Tomi Ungerer, loin de la pudibonderie qui revient).

Ce que j’ai fait

Toujours dans la dispersion, des bouts de chansons, un paragraphe de Grottes, des notes de carnet de plus en plus rachitiques, trois accords de guitare, deux morceaux de clarinette et des gammes, des gammes, des gammes (mais pas assez), des vidéos (la pile à monter et à diffuser monte et descend), cette écriture de 17h17 aussi, à partir des sons, et sur Instagram ces photos de 17h17 toujours, saisir un instant arbitraire, pour en faire quoi plus tard ? Encore à inventer (écrire, créer, pour se disperser, disait Arno Bertina, dans ce Zoom regardé en différé), encore à rassembler (le problème, c’est que la dispersion m’est nécessaire), encore à me lancer dans de véritables projets (celui des chansons, aller jusqu’au bout, celui de Grottes aussi, et attendre quoi des envois de Grange ?).

Journal du 28 au 29 décembre 2023

Ce que j’ai lu

Picorer dans les livres et les revues. Ouvert à peine ce livre de philo, La rencontre, par Charles Pépin, livre qu’on peine à lire seul (comment s’ouvrir à la rencontre, voilà ma question, une question de plus en plus difficile à résoudre, avec le temps), puis les aventures d’Isaac le pirate, par Christophe Blain, un livre où les rencontres fourmillent, pas toujours agréables, puis L’auteur ! l’auteur !, ce personnage-auteur dont on suit les premiers pas au théâtre (le titre, c’est le cri des spectateurs à la fin de la pièce), encore une histoire de rencontre, celle d’un homme seul avec une troupe puis avec un public (lire, c’est toujours une rencontre), puis Don Quichotte, les amours croisées de Cardénio, Dorothée, Lucinde, Dulcinée, rencontres fulgurantes et fuites tragiques, et l’ouverture du Journal d’un mot d’Emmanuelle Cordoliani (la rencontre avec les mots, essentielle elle aussi), et encore un autre bouquin, Pourquoi nous ne faisons rien pendant que la maison brûle ?, le terrible bilan que font Lydia et Claude Bourguignon de l’état du sol, de l’eau, de l’air, et ce silence (la rencontre ici ne se fait pas, celle entre les hommes et la terre).

Ce que j’ai vu

Le génie, qu’est-ce que c’est ? Je suis avec intérêt ce qu’en raconte Ann Jefferson, entre littérature et pathologie, puis savoure des voix lisant, des paysages, des visages, Michel Brosseau avec Jacques Dupin, Juliette Cortese avec Laurent Stratos (des rencontres, encore, mais le génie est-il capable de rencontrer ?) et me vautre devant Breaking Bad, dernière saison, tout pète entre Walter et Jessie (la rencontre, quand ça va trop loin…) comme tout pète entre Bibi (c’est le surnom sympathique qu’on donnait à cette ordure dont je ne vais pas citer le nom) et le peuple d’Israël.

Ce que j’ai entendu

Laurent Gerra, c’était plus drôle il y a dix ans (il ne passait pas son temps à taper sur les écolos) et Pierre Desproges, c’était encore plus drôle (c’est un peu mon quart d’heure humour de droite), mais écoutons plutôt Anne Sofie von Otter chanter en français (c’est du moins ce qui est écrit sur le disque parce je n’y comprends rien et lire des noms comme Stéphane Mallarmé et n’y pas piger un mot peut-être bien que c’est hermétique mais j’ai de la peine : s’il y a un texte, c’est qu’il doit être entendu, non ? alors tant pis pour Mallarmé, je lis Don Quichotte par-dessus son épaule). Quant à ces conférences sur les fixeurs au Moyen Âge, je ne les écoute que d’une oreille (parce que je crois que je n’ai pas vraiment compris de quoi il en retournait, le mot fixeur restant un mystère pour moi, est-ce qu’il y a une entrée fixeur dans le journal d’Emmanuelle Cordoliani ? il y a fixer mais pas fixeur).

Ce que j’ai fait

Pas grand-chose (on a toujours l’impression de ne pas faire grand-chose puis on regarde la liste et elle n’est pas si courte). Je joue un peu de clarinette (toujours pas de nouvelles anches mais je déchiffre ce duo — encore une rencontre qu’un duo, même si là, je joue seul, d’abord la voix du haut puis la voix du bas — et ce Mozart, pas si difficile mais consolider et accélérer le tempo, dira-t-elle si je ne bosse pas plus). Je cause devant la caméra (le tas de livre à commenter est épuisé, celui de ceux à monter puis diffuser augmente, même si Durango et Stöld, c’est dans la boîte). Et écrire, est-ce que j’écris ? Le journal du corps, j’ai promis que je n’en parlerais pas ici (mais le corps a besoin d’écrire, surtout dans ce creux des entre-fêtes) ; le carnet, je fais toujours dans le très (le trop ?) court ; le livre, ça ne décolle pas ; les dix-sept minutes de dix-sept heures dix-sept (intensifier cette écriture-là ?), retour sur le jour de Pâques 2021, une promenade en forêt, la voix de papa (pour encore un peu le rencontrer, papa).

Journal du 23 au 27 décembre 2023

Ce que j’ai lu

Laisser les époques et les genres s’entremêler : le dix-neuvième siècle anglais d’un auteur américain, ce Henry James resté chaste toute sa vie, sa vie à rebours ; le vingtième siècle terrible des camps de Chalamov ; le début du dix-septième siècle espagnol (relecture don Don Quichotte, tellement plus de distance avec le personnage, tellement plus de plaisir, comme si jadis j’avais lu les livres comiques avec trop de gravité, même impression que pour Mort à crédit, cet exil à la campagne avec Courtial des Pereires, Don Quichotte des inventeurs, et Ferdinand, son Sancho, et sa femme, la grande mignonne, avec ses bacchantes, Dulcinée vieillie) ; le temps des pirates en bande dessinée ; et Dante, n’en plus finir de remonter à la surface ; et Emma Goldmann, l’anarchiste foutue dehors et des Etats-Unis et d’URSS ; et ce Petit manuel philosophique à l’intention des grands émotifs, histoire à la fois d’accepter et de se méfier de ce qui se passe en nous.

Fatras ? Certes, mais plaisir (surtout dans les romans, avouons-le, l’insomnie en compagnie du chevalier à la triste figure, on se réjouit de se réveiller en sursaut au milieu de la nuit).

Ce que j’ai vu

Quelques vidéos glanées sur YouTube, ces carnets de François Bon, ces autrices qu’il dégotte, sa diction dans les choses lues, la vie littéraire par Gabrielle Roy, grâce à qui le Canada remporta le prix Fémina, des livres d’aujourd’hui, cette Grammaire pour cesser d’exister dont le titre seul suffit à rêver, une page oubliée d’Annie Ernaux, et puisqu’il est question d’œuvres oubliées ou perdues ou pas même nées, ces Wandering rooms qu’imagine Sophie Rabau, dans l’angle mort de James Joyce et de Théodore Reinach, ce lieu qui bougerait sans cesse, cette maison dont les pièces danseraient (on pense bien sûr à La maison des feuilles), l’œuvre perdue devenue œuvre à inventer, œuvre perdue du futur.

Ce que j’ai entendu

Tentative de dégenrer l’algorithme de YouTube musique à partir de Que demander à Clara ? : Else Aarne, Caia Aarup, Katy Abbott, Keiko Abe, Rosalinda Abejo, Eliane Aberdam, Isabelle Aboulker (toutes trouvées mais le morceau suivant, laissé au choix de la machine, c’est toujours de la musique de mec, souvent de l’entendu mille fois, parce l’algorithme, ce qu’il croit, c’est que l’auditeur a envie d’entendre toujours les mêmes machins, à l’instar de cette Sarabande de Barry Lindon, du film Stanley Kubrick de Jean-Sébastien Bach qui semble le must du must en matière de musique classique pour YouTube). Quant aux podcasts, c’est avec philosophie que je les écoute, entre Erasme et la sociologie (cette question du poids de la société sur les individus, si cruciale, même si les philosophes, avouons qu’ils l’abordent de manière si théorique qu’on peine à s’y accrocher, alors on change de podcast, on écoute l’histoire de l’apôtre du cru, un homme qui s’affranchissant du poids de la société crée un enfer, crée, disons-le plus précisément, une nouvelle société pire que la société, même si au fond ce qui pose problème dans cette question du poids de la société, c’est la notion de société dont le singulier me semble problématique, mais me voilà moi-même théoricien, alors allons faire un tour du côté des mauvais genres, inventons de nouvelles sociétés farfelues mais qui resteront à l’état de bouquins, voilà peut-être comment échapper au poids de la société sans créer pire que la société).

Ce que j’ai fait

Il y a bien sûr un peu d’écriture, l’ouverture d’un fichier pour le roman qui peine à naître, des notes de carnet, de l’écriture vite faite, pas d’envie d’y plonger longtemps. Il y a aussi de la musique, des airs de clarinette (mais plus d’anches potables, alors on attend la commande et on joue peu, on déchiffre à peine) et de la vidéo (grand rattrapage en cours, mise en ligne de Bobin, de Beckett surtout, et de ce livre sur la guerre du Sonderbund où lire les noms des villages d’ici dans un contexte de guerre, ça résonne avec la terrible actualité : ici aussi…). Ce qu’il y a eu surtout, c’est l’envoi à quelques-uns (à quelques-unes surtout) de cette chanson, Les gentils, ma première, pour l’instant a capella, parce que je ne sais pas faire plus, cadeau de Noël que je me fais en l’offrant, même si ce que la chanson a d’intime, je crains de le révéler, ce que cela dit de ma fragilité aussi, même si je me cache derrière l’humour (réactions positives en général, ou silence, à ne pas interpréter, ils (elles surtout) me diront en live ce qu’ils (elles surtout) en pensent).

Journal du 8 décembre 2023

Ce serait un journal, c’est-à-dire des notes prises au jour le jour et rassemblées de temps en temps. Ce serait noter tout ou sélectionner (on verra) : tout ce qui de près ou de loin touche à la culture dans ma vie (mais qu’est-ce qui ne touche pas, de près ou de loin, à la culture?). Il y aurait ce que je lis, ce que j’écoute, ce que je regarde, ce que je fais ; ce serait un retour sur fatras, tant cela s’éparpille. Est-ce que cela limitera l’éparpillement ou est-ce que cela l’amplifiera ? Essayons.

Pour ce premier jour, tout noter (rapidement s’en effrayer, cela ne ressemble à rien). Betty Mars pour se réveiller (une chanteuse oubliée, ressuscitée par un podcast, on se dit en l’écoutant, qu’il n’était pas forcément nécessaire de la ressortir des tiroirs, une chanteuse d’un autre temps que le sien et d’un plus autre temps encore que le nôtre), puis envoyer à mes amis un vers de Milène Tournier dans ce petit calendrier de l’Avent poétique du matin :

J’ai rêvé j’étais la faille entre rêve et réel, trempée dans des cristaux de sel.

Milène Tournier, Jours de crue, poèmes de quarantaine, L’autre jour, 2020.

Puis Dante, le purgatoire, à haute voix, et Cocteau, chansons parlées, la voix de Marianne Oswald, effrayante, et parler devant la caméra de Murena, l’incendie de Rome, Néron, des trafiquants de meth dans le Nouveau-Mexique (fin de la saison 4, début de la saison 5, je regarde les séries avec des années de retard), puis lire (musique de fond Willaert et Gabrieli) un peu de Chalamov (à petites doses, ces Souvenirs de la Kolyma, on a de la chance, nous qui ne sommes que lecteurs affalés dans un fauteuil en compagnie de polyphonies renaissantes) :

Le chef de brigade Koroliov était un “libéré”, un bel homme, ex-truand, il me battait tous les jours sans exiger de moi le moindre travail, il ne faisait que cogner et cogner. Puis il se fatiguait et arrêtait, passait à autre chose.

Puis le Don Quichotte (cette traduction de la vieille Pléiade, à peine remaniée depuis le dix-septième siècle, on peine un peu) et Freud (on peine aussi, on ne comprend pas trop comment il tire toutes ces interprétations , qui nous paraissent bien souvent tout à fait arbitraires) et Jean-Philippe Toussaint (montage de la vidéo sur C’est vous l’écrivain) et des articles de L’Histoire sur la terre (les Gracques, la Révolution, je crois que je vais me désabonner, l’Histoire, je sature) et une conférence d’Antoine Compagnon sur les livres que Roland Barthes n’a pas écrit, une phrase pour mettre fin à mes citations du jour (remplacées par ce truc-là, que j’essaie ; on verra), deux contributions dans le blog du Tiers Livre, un cycle sur l’enfance auquel je ne participe pas, mon enfant étant resté coincé dans sa grange, et (plus ça s’accumule plus je me dis que se gaver de culture, à quoi bon ?) cette question que posent des philosophes : pourquoi ne veut-on plus travailler ? (en retenir que ce n’est pas la bonne question, que bien sûr on veut encore travailler mais pas dans ces conditions).

Moment détente : Yann Marguet (un humoriste vraiment drôle, c’est tellement rare).

Soir : répétition à l’église pour le concert d’automne de la Concorde (on en recausera, la fatigue est trop intense, les doigts s’agitent mécaniquement sur la clarinette mais on ne sait pas trop ce que ça donne).

Puis en rentrant écrire un peu ce journal du corps où il ne s’agit pas que de mon corps (pas question d’en divulguer la moindre ligne) et m’indigner avec Blast contre la justice suisse et me demander quelle publicité pour 2050 et lire un peu Après le monde d’Antoinette Richter et Charlie Hebdo, mais il y a eu trop aujourd’hui, on a cessé de saisir quoi que ce soit depuis bien longtemps.