Journal du 14 au 16 septembre 2024

Ce que j’ai lu

Lectures contre la violence du monde, Nadine Gordimer, Salman Rushdie, une femme en Afrique du Sud au temps où le pays se libère du racisme, un homme poignardé pour avoir écrit trente ans plus tôt un livre qui n’a pas plu à quelques barbus bornés, la vie intime dans Personne pour m’accompagner et dans Le Couteau qui se mêle aux horreurs et aux espoirs de l’histoire. Salman Rushdie a survécu. Son agresseur, il refuse d’en écrire le nom. Il a mieux à écrire et nous avons mieux à lire.

Ce que j’ai vu et entendu

Il souffle une bise à étentaculer un poulpe géant, mais celui qui jaillit de l’Abbatiale de Payerne tient le coup pour cette édition glaciale du Poulpe Festival qui commence dans les vapeurs de la cave de la reine Berthe avec l’histoire d’Abou Kassem et de ses vieilles babouches. La conteuse l’a sortie de son chapeau. Une harpe donne le ton. On se réchauffe en rêvant de tapis volants qui nous emmèneraient au pays des mille et une nuits, mais il faut, pour les spectacles suivants, affronter les bourrasques et les frimas. Une chanteuse orientale ne parvient pas à faire monter la température. Une autre chanteuse s’essaie à Summer time mais c’est peine perdue. Il nous reste les gens du cirque, jongleurs, acrobates, clowns et musiciens, pour nous réchauffer sinon le corps du moins le cœur.

Ce que j’ai fait

Force est de constater que la créativité n’est pas tous les jours à l’œuvre. Je tente d’écrire mais en vain. J’agite mes doigts sur la guitare, le piano, la clarinette mais pas moyen de me souvenir de l’heureux exercice. Je me couche et essaie de ne rien faire (j’y parviens sans peine) (artiste du vide, voilà ma vocation, ou paresseux, comme dans ce conte de Daudet dans la voix de Julos Beaucarne).

Journal du 19 au 25 janvier 2024

Ce que j’ai lu

Il y a les livres qui vous happent d’emblée et ceux que vous lisez la tête en l’air, en pensant à autre chose. Deux auteurs suisses, cette semaine, Damien Murith, Dans l’attente d’un autre ciel, et Pierre Béguin, Terre de personne, le premier lu d’une traite (c’est toujours très court, Damien Murith, toujours très dense, brutal) en empathie profonde avec cet enfant coincé avec sa mère désespérée dans ce treizième étage sordide ; le second lu distraitement, sans réussir à véritablement coller aux mots écrits sur la page, ces pilleurs de tombeaux en Amazonie, leur destin tragique, quelque chose de beau, certes, mais de lointain, et une langue qui entraîne l’évasion (lecture de train, peut-être n’était-ce pas le lieu pour).

Ce que j’ai vu

Les gros patinent bien, à Nuithonie. Deux types et des cartons par centaines. Un gros et un maigre. Il raconte (le gros) dans une sorte de faux anglais ses aventures picaresques (je continue de relire Don Quichotte, il a quelque chose de l’ingénieux hidalgo, ce gros, et le maigre a quelque chose de Sancho, dans une étrange inversion des corpulences). Le maigre agite des panneaux de carton qui traduisent ce que raconte le gros, il mime les animaux qu’il croise (une sirène surtout, mais aussi des mouettes, une marmotte et son bébé, un baudet, puisqu’il est un peu Sancho), la météo, les gargotes d’Ecosse, de Bretagne et d’Espagne, s’agite dans tous les sens à moitié (puis complétement) nu, s’énerve parfois, fait hurler de rire le public, pendant que le gros chante, patine et tue. Un spectacle à la fois impressionnant et hilarant, un moment de poésie (la fin, au fond de la mer, d’une drôlerie et d’une étrangeté merveilleuses), bref plus que du théâtre, une joie vivante qui se diffuse à toute une salle retombée en enfance.

Ce que j’ai entendu

À nouveau beaucoup de noms notés puis oubliés, les classiques qui reviennent même quand on ne les appelle pas, les Bach, les Mozart, les Coltrane, et qu’on laisse revenir parce qu’on les aime, et les inconnues (ces compositrices, toujours, Louise Alenius ou Sally K. Albrecht et ses chœurs d’enfants, écoutés en corrigeant des dissertations sur la guerre, contre-poids utile aux horreurs du monde et de l’orthographe). Et des podcasts pour réfléchir (la philosophie et le cirque, les clowns et les funambules, figures fascinantes ; l’histoire de la littérature jeunesse, entre convenances et audace, la figure géniale de Tomi Ungerer, loin de la pudibonderie qui revient).

Ce que j’ai fait

Toujours dans la dispersion, des bouts de chansons, un paragraphe de Grottes, des notes de carnet de plus en plus rachitiques, trois accords de guitare, deux morceaux de clarinette et des gammes, des gammes, des gammes (mais pas assez), des vidéos (la pile à monter et à diffuser monte et descend), cette écriture de 17h17 aussi, à partir des sons, et sur Instagram ces photos de 17h17 toujours, saisir un instant arbitraire, pour en faire quoi plus tard ? Encore à inventer (écrire, créer, pour se disperser, disait Arno Bertina, dans ce Zoom regardé en différé), encore à rassembler (le problème, c’est que la dispersion m’est nécessaire), encore à me lancer dans de véritables projets (celui des chansons, aller jusqu’au bout, celui de Grottes aussi, et attendre quoi des envois de Grange ?).

Elisa Shua Dusapin : Vladivostok Circus

Le nom de l’autrice, je l’avais lu quelque part, un atelier d’écriture qu’elle animait, je crois, je ne sais plus où, puis le voilà, ce nom, dans ma bibliothèque préférée avec aussi cette ville, Vladivostok, terminus du Transsibérien (je pense à Cendrars, bien sûr,s mais ne trouve pas Vladivostok dans la Prose du Transsibérien et de la petite Jeanne de France, alors qu’on y rencontre les coucous de la Forêt-Noire et la Patagonie). Quant au cirque, forcément, ça fait rêver (et ça fait peur). Voilà quelques mots de l’autrice, suivi de quelques-unes de mes impressions de lecture :

Vladivostok Circus, d’Elisa Shua Dusapin, a été publié aux Éditions Zoé en 2020.