Ce que j’ai lu
Il y a les livres qui vous happent d’emblée et ceux que vous lisez la tête en l’air, en pensant à autre chose. Deux auteurs suisses, cette semaine, Damien Murith, Dans l’attente d’un autre ciel, et Pierre Béguin, Terre de personne, le premier lu d’une traite (c’est toujours très court, Damien Murith, toujours très dense, brutal) en empathie profonde avec cet enfant coincé avec sa mère désespérée dans ce treizième étage sordide ; le second lu distraitement, sans réussir à véritablement coller aux mots écrits sur la page, ces pilleurs de tombeaux en Amazonie, leur destin tragique, quelque chose de beau, certes, mais de lointain, et une langue qui entraîne l’évasion (lecture de train, peut-être n’était-ce pas le lieu pour).
Ce que j’ai vu
Les gros patinent bien, à Nuithonie. Deux types et des cartons par centaines. Un gros et un maigre. Il raconte (le gros) dans une sorte de faux anglais ses aventures picaresques (je continue de relire Don Quichotte, il a quelque chose de l’ingénieux hidalgo, ce gros, et le maigre a quelque chose de Sancho, dans une étrange inversion des corpulences). Le maigre agite des panneaux de carton qui traduisent ce que raconte le gros, il mime les animaux qu’il croise (une sirène surtout, mais aussi des mouettes, une marmotte et son bébé, un baudet, puisqu’il est un peu Sancho), la météo, les gargotes d’Ecosse, de Bretagne et d’Espagne, s’agite dans tous les sens à moitié (puis complétement) nu, s’énerve parfois, fait hurler de rire le public, pendant que le gros chante, patine et tue. Un spectacle à la fois impressionnant et hilarant, un moment de poésie (la fin, au fond de la mer, d’une drôlerie et d’une étrangeté merveilleuses), bref plus que du théâtre, une joie vivante qui se diffuse à toute une salle retombée en enfance.
Ce que j’ai entendu
À nouveau beaucoup de noms notés puis oubliés, les classiques qui reviennent même quand on ne les appelle pas, les Bach, les Mozart, les Coltrane, et qu’on laisse revenir parce qu’on les aime, et les inconnues (ces compositrices, toujours, Louise Alenius ou Sally K. Albrecht et ses chœurs d’enfants, écoutés en corrigeant des dissertations sur la guerre, contre-poids utile aux horreurs du monde et de l’orthographe). Et des podcasts pour réfléchir (la philosophie et le cirque, les clowns et les funambules, figures fascinantes ; l’histoire de la littérature jeunesse, entre convenances et audace, la figure géniale de Tomi Ungerer, loin de la pudibonderie qui revient).
Ce que j’ai fait
Toujours dans la dispersion, des bouts de chansons, un paragraphe de Grottes, des notes de carnet de plus en plus rachitiques, trois accords de guitare, deux morceaux de clarinette et des gammes, des gammes, des gammes (mais pas assez), des vidéos (la pile à monter et à diffuser monte et descend), cette écriture de 17h17 aussi, à partir des sons, et sur Instagram ces photos de 17h17 toujours, saisir un instant arbitraire, pour en faire quoi plus tard ? Encore à inventer (écrire, créer, pour se disperser, disait Arno Bertina, dans ce Zoom regardé en différé), encore à rassembler (le problème, c’est que la dispersion m’est nécessaire), encore à me lancer dans de véritables projets (celui des chansons, aller jusqu’au bout, celui de Grottes aussi, et attendre quoi des envois de Grange ?).