Journal du 8 au 13 octobre 2024

Ce que j’ai lu

La langue fascinante (au sens propre, on lit halluciné, souvent poussé à la rêverie) du Veilleur du jour de Jacques Abeille : ce matin, les lettres se mélangeaient devant mes yeux quand se fondait une ville au sortir de mon sommeil, ville au cœur de laquelle un homme veille, une étudiante écoute, une foule passe sans savoir les mystères cachés derrière ces murs que les mots érigent. Je suis de cette foule.

Ce que j’ai vu et entendu

Tout toujours est politique, haute et basse politique, plus souvent basse que haute, et la politique est une affaire de mots. Passent Machiavel et des politiciens machiavéliques (House of cards, la politique n’est qu’affaire de pouvoir qu’on cherche à obtenir puis à garder par tous les moyens, le machiavélien frôlant sans cesse le machiavélique) (et les macronistes qui de leur côté s’accrochent, quitte à dire n’importe quoi, pour le plaisir des maîtres en rhétorique humoristique, qui, dans un exercice jouissif mais vain, ont beau jeu de démonter une par une les inepties proférées contre la réalité) (et Trump pendant ce temps parle et il est encore des gens, beaucoup de gens, pour l’écouter) (et les autres, les Poutine et compagnie, tuent pour rester) (Machiavel a de beaux jours devant lui).

Ce que j’ai fait

Commencement de vacances : on aimerait faire beaucoup de choses, mais demain. Aujourd’hui, c’est dimanche, on a le temps (et lundi on repoussera à mardi). L’objectif : ne pas tout garder dans mon coin, trouver des gens avec qui aller plus loin, des musiciens pour mes chansons, et relancer des éditeurs pour Grange, puisque cela fait une année de silence et que je n’ai pas tout tenté.

Journal du 18 au 20 juillet 2024

Ce que j’ai lu

Il fait chaud. On s’enferme un peu dans Silo origines mais on a besoin de grand air (pourtant on est à la piscine, le ciel est bleu, on a la chance de vivre dehors, l’air n’est pas (encore) totalement empoisonné), alors on feuillette des bandes dessinées, la jeunesse de Durango, le Far West (on n’en sort pas, de cette fascination, comme l’enfant de Grange), des coups de pistolet en veux-tu en voilà et de l’aventure quand tout ici est si calme.

Ce que j’ai vu et entendu

(il y a du visuel dans l’auditif et de l’auditif dans le visuel, c’est pourquoi nous ne distinguerons plus les deux, ou pas systématiquement, on verra bien, bien entendu)

Dans la moiteur étouffante d’une salle de gymnastique, les enfants (et les grands enfants) du camp de l’EJIB présentent le résultat d’une semaine de travail (et de plaisir, et d’amitié). Ils sont tantôt chapeautés, tantôt vêtus de toges à la romaine, à la grecque, à la viking, à l’égyptienne, à l’australopithèque, à la caraïbe, et nous voyageons avec eux dans le temps, de l’Orient à l’Amérique, avec pour finir un retour vers le futur que malgré la torpeur d’un soir torride le public redemande. Musique amateur, dit-on. Aimer la musique, dès l’enfance, pense-t-on. La musique adoucit les mœurs. Espérons que ces enfants continueront à diffuser l’enthousiasme qui fut le leur durant une semaine.

Ce que j’ai fait

Blues pour les nuls, ça s’appellerait, puisque c’est tiré tout droit de La guitare pour les nuls, qui avec les accords E7, A7, B7 (touché coulé), propose de préférer des chansons sur la trahison, l’infidélité, le fric plutôt que sur les taux d’intérêt en hausse (pourtant c’est aussi une histoire de fric, non ?) et de dire « ma meuf s’est fait la malle » plutôt que « ma partenaire a été insensible à mes besoins » (l’histoire devant se passer à Fleury-Mérogis, mais je n’en ai aucune idée où c’est). Bref, ma dernière chanson s’appelle Ma meuf s’est fait la malle (ou Blues pour les nuls) et comme je ne suis pas en plein chagrin d’amour, ça donne un blues pas sérieux (comme le fameux Blues de Neuilly de Gilbert Laffaille) (fameux, c’est peut-être exagéré) (mais écoutez quand même, ça vaut le coup) (où se trouve Fleury-Mérogis par rapport à Neuilly ?).

Journal du 15 au 17 juillet 2024

Ce que j’ai lu

De la prose de chair et de sang, le creusement intime, obscène, goulu de Jacques Chessex dans son Carabas, la précision chirurgicale (l’un des héros est chirurgien) de David Grann dans Les naufragés du Wager où il s’agit de reconstituer au plus près du réel l’aventure extraordinaire d’un navire britannique échoué sur une île de Patagonie, les révoltes et les mutineries, la survie coûte que coûte, le retour, tout cela à partir de journaux de bord, de récits traficotés, de mythes démystifiés. Deux approches des corps en perdition que rien ne semble relier mais qui toutes deux montrent avec force la puissance tyrannique des corps quand ils souffrent ou quand ils titubent, puissance voulue par Chessex, puissance subie par les pathétiques naufragés du Wager (mais il y a quelque chose de pathétique aussi chez Chessex).

Ce que j’ai vu

(et entendu, la distinction entre ces deux catégories est souvent artificielle, aujourd’hui nous les fusionnerons)

Nous sommes au dix-huitième siècle, en 1729, plus de dix ans avant le départ du Wager, en Angleterre. Nous sommes au dixième siècle, dans une Italie en guerre où l’on empoisonne des rois, où l’on envahit des villes, où l’on emprisonne des veuves, où l’on aime, où l’on convoite, où l’on se venge. Nous sommes un soir d’été, au vingt-et-unième siècle, à Payerne, dans la cour de d’abbatiale, et se chantent devant nous les aventures de Lotario, le premier opéra de Georg Friedrich Händel. Des danseurs se contorsionnent, des rois germaniques prennent des aspects de femme amoureuse (dans l’original, Lotario était un castrat) d’autres femmes (mais nous sommes les seuls, nous les spectateurs du vingt-et-unième siècle, à y plaquer nos obsessions genrées ; au dix-huitième, les hommes portaient des perruques et pouvaient avoir la voix aigüe), des guerres se trament devant Pavie et la nuit petit à petit tombe sur le clocher millénaire. C’est comme un enchantement. On est partout et de tout temps en même temps. On a l’oreille caressée, on voit des arbalètes pointer aux fenêtres, des princes escalader les tubulures métalliques du décor (point n’est besoin de décor dans un tel lieu) et à la fin l’amour et la paix triomphent (ce n’est pas le vrai monde, hélas, où tous les naufragés ne reviennent pas au bercail).

Ce que j’ai fait

L’écriture quotidienne (ou presque) de l’atelier réveille ce projet de Grottes. Des textes s’écrivent, en désordre, ils ouvrent des perspectives mais l’énergie de rassembler tout cela n’est pas encore là. Il faudrait relancer les éditeurs pour Grange et concrétiser mes chansons, mais la solitude de l’été favorise la lenteur et le recentrement sur soi. On écrit un peu, on profite du soleil (enfin), on prend le temps de vivre mais pas trop fort.

Journal du 19 au 25 janvier 2024

Ce que j’ai lu

Il y a les livres qui vous happent d’emblée et ceux que vous lisez la tête en l’air, en pensant à autre chose. Deux auteurs suisses, cette semaine, Damien Murith, Dans l’attente d’un autre ciel, et Pierre Béguin, Terre de personne, le premier lu d’une traite (c’est toujours très court, Damien Murith, toujours très dense, brutal) en empathie profonde avec cet enfant coincé avec sa mère désespérée dans ce treizième étage sordide ; le second lu distraitement, sans réussir à véritablement coller aux mots écrits sur la page, ces pilleurs de tombeaux en Amazonie, leur destin tragique, quelque chose de beau, certes, mais de lointain, et une langue qui entraîne l’évasion (lecture de train, peut-être n’était-ce pas le lieu pour).

Ce que j’ai vu

Les gros patinent bien, à Nuithonie. Deux types et des cartons par centaines. Un gros et un maigre. Il raconte (le gros) dans une sorte de faux anglais ses aventures picaresques (je continue de relire Don Quichotte, il a quelque chose de l’ingénieux hidalgo, ce gros, et le maigre a quelque chose de Sancho, dans une étrange inversion des corpulences). Le maigre agite des panneaux de carton qui traduisent ce que raconte le gros, il mime les animaux qu’il croise (une sirène surtout, mais aussi des mouettes, une marmotte et son bébé, un baudet, puisqu’il est un peu Sancho), la météo, les gargotes d’Ecosse, de Bretagne et d’Espagne, s’agite dans tous les sens à moitié (puis complétement) nu, s’énerve parfois, fait hurler de rire le public, pendant que le gros chante, patine et tue. Un spectacle à la fois impressionnant et hilarant, un moment de poésie (la fin, au fond de la mer, d’une drôlerie et d’une étrangeté merveilleuses), bref plus que du théâtre, une joie vivante qui se diffuse à toute une salle retombée en enfance.

Ce que j’ai entendu

À nouveau beaucoup de noms notés puis oubliés, les classiques qui reviennent même quand on ne les appelle pas, les Bach, les Mozart, les Coltrane, et qu’on laisse revenir parce qu’on les aime, et les inconnues (ces compositrices, toujours, Louise Alenius ou Sally K. Albrecht et ses chœurs d’enfants, écoutés en corrigeant des dissertations sur la guerre, contre-poids utile aux horreurs du monde et de l’orthographe). Et des podcasts pour réfléchir (la philosophie et le cirque, les clowns et les funambules, figures fascinantes ; l’histoire de la littérature jeunesse, entre convenances et audace, la figure géniale de Tomi Ungerer, loin de la pudibonderie qui revient).

Ce que j’ai fait

Toujours dans la dispersion, des bouts de chansons, un paragraphe de Grottes, des notes de carnet de plus en plus rachitiques, trois accords de guitare, deux morceaux de clarinette et des gammes, des gammes, des gammes (mais pas assez), des vidéos (la pile à monter et à diffuser monte et descend), cette écriture de 17h17 aussi, à partir des sons, et sur Instagram ces photos de 17h17 toujours, saisir un instant arbitraire, pour en faire quoi plus tard ? Encore à inventer (écrire, créer, pour se disperser, disait Arno Bertina, dans ce Zoom regardé en différé), encore à rassembler (le problème, c’est que la dispersion m’est nécessaire), encore à me lancer dans de véritables projets (celui des chansons, aller jusqu’au bout, celui de Grottes aussi, et attendre quoi des envois de Grange ?).

Journal du 1er au 6 janvier 2024

Ce que j’ai lu

Lectures tous azimuts, mais n’évoquer ici que mes lectures de nuit, lectures étranges, rêvées, en suspension, lectures dont on ne sait pas trop ce qu’elles veulent, ce qu’ils veulent, les auteurs, du pauvre lecteur insomniaque, lecture de Claro, Sous d’autres formes nous reviendrons, lecture de Pascal Quignard, Le lecteur, lecture de Peter Handke, Outrage au public, lectures qui poussent à réfléchir et qui empêche en même temps le mouvement, lecture d’annihilation, de mort, de ressassement, memento mori, ne pas oublier de mourir, de mourir en tant que lecteur, de mourir en tant que spectateur, lecture qui s’efface au moment même où elle se lit, lecture qui replonge dans la rêve ou le cauchemar parce qu’on n’en sort pas, du livre, du lit, de la mort, du spectacle • annulé ; coulé très bas ; perdu corps et bien ; tombé au gouffre ; détruit comme au plus simple absorbé par son livre ? • (Pascal Quignard) (cité à la manière de Claro)

Ce que j’ai vu

La fin de Breaking Bad. Les fins de série sont toujours décevantes (pourquoi faut-il toujours qu’elles aient une fin ? est-ce que ce qui déçoit, c’est le fait que ça se termine ? est-ce que j’aurais aimé en voir plus ? non, le problème, c’est peut-être la forme série, le formatage, même quand on dit que c’est la série la plus ceci cela, ça reste une série, mais ne boudons pas notre plaisir, mine de rien on s’accroche, on est en terrain familier, on ne peut pas passer sa vie dans le vertige de l’écriture d’un Pascal Quignard, on a besoin de retomber dans le tout-venant, dans la fiction en série, la pop-culture, sans fausse honte, simplement, mais le vertige, on y revient, j’ai vu aussi ce documentaire d’Arte sur le multivers, ces savants qui affirment qu’il y a une infinité d’univers et que s’il y a une infinité d’univers, nous avons forcément des doubles dans d’autres univers et qu’il y a forcément un singe quelque part qui par hasard a écrit le Hamlet de Shakespeare ou Le lecteur de Quignard ou un dernier épisode de Breaking Bad complétement différent de celui que j’ai vu).

Ce que j’ai entendu

Beaucoup de musique (plus entendue qu’écoutée), musique de fond pour lire ou pour ne rien faire (penser en musique, mais pas vraiment penser, la musique interfère, elle endort) ; des podcasts (me gaver de culture, mais qu’est-ce qu’on retient ? de l’histoire, de la psychologie, de la poésie, le témoignage de cet ancien adepte de l’anthroposophie ou comment l’esprit humain peut être détruit par des élucubrations devenues dogmes).

Ce que j’ai fait

Guitare et chansons, difficile apprentissage, on essaie, on ne sait pas trop si ça tient la route (ces chansons, il faut que je trouve quelqu’un pour les faire avec moi, on m’a proposé un guitariste dont j’ai oublié le nom, et il y a celles et ceux avec qui pourquoi pas, mais me lancer dans le show, je repousse sans cesse) et écrire là aussi tous azimuts, ces écritures de 17h17 (depuis 2021, j’ai enregistré des sons, dix-sept minutes de sons chaque jour, puis, longtemps après, j’écris pendant dix-sept minutes avec ces sons) (depuis le dernier jour l’année passée, les sons sont devenus photos, postées sur Instagram, histoire que cela ait un sens de m’exhiber sur Instagram) (ces photos, quand l’écriture des sons s’achèvera, deviendront supports à écriture, peut-être, bien plus tard). Et une satisfaction : avoir écrit un peu ce livre des Grottes, m’être pendant quelques minutes (c’est peu mais c’est plus que ces derniers temps) perdu dans une longue phrase (trop courte encore mais l’espoir demeure de retrouver l’énergie du temps de l’écriture de Grange, livre lancé dans le multivers de l’édition, peut-être perdu dans un trou noir).