Jacques Chessex se dévoile et se déguise en marquis de Carabas, un livre publié en 1971 aux Cahiers de la Renaissance Vaudoise.
Étiquette : Jacques Chessex
Journal du 15 au 17 juillet 2024
Ce que j’ai lu
De la prose de chair et de sang, le creusement intime, obscène, goulu de Jacques Chessex dans son Carabas, la précision chirurgicale (l’un des héros est chirurgien) de David Grann dans Les naufragés du Wager où il s’agit de reconstituer au plus près du réel l’aventure extraordinaire d’un navire britannique échoué sur une île de Patagonie, les révoltes et les mutineries, la survie coûte que coûte, le retour, tout cela à partir de journaux de bord, de récits traficotés, de mythes démystifiés. Deux approches des corps en perdition que rien ne semble relier mais qui toutes deux montrent avec force la puissance tyrannique des corps quand ils souffrent ou quand ils titubent, puissance voulue par Chessex, puissance subie par les pathétiques naufragés du Wager (mais il y a quelque chose de pathétique aussi chez Chessex).
Ce que j’ai vu
(et entendu, la distinction entre ces deux catégories est souvent artificielle, aujourd’hui nous les fusionnerons)


Nous sommes au dix-huitième siècle, en 1729, plus de dix ans avant le départ du Wager, en Angleterre. Nous sommes au dixième siècle, dans une Italie en guerre où l’on empoisonne des rois, où l’on envahit des villes, où l’on emprisonne des veuves, où l’on aime, où l’on convoite, où l’on se venge. Nous sommes un soir d’été, au vingt-et-unième siècle, à Payerne, dans la cour de d’abbatiale, et se chantent devant nous les aventures de Lotario, le premier opéra de Georg Friedrich Händel. Des danseurs se contorsionnent, des rois germaniques prennent des aspects de femme amoureuse (dans l’original, Lotario était un castrat) d’autres femmes (mais nous sommes les seuls, nous les spectateurs du vingt-et-unième siècle, à y plaquer nos obsessions genrées ; au dix-huitième, les hommes portaient des perruques et pouvaient avoir la voix aigüe), des guerres se trament devant Pavie et la nuit petit à petit tombe sur le clocher millénaire. C’est comme un enchantement. On est partout et de tout temps en même temps. On a l’oreille caressée, on voit des arbalètes pointer aux fenêtres, des princes escalader les tubulures métalliques du décor (point n’est besoin de décor dans un tel lieu) et à la fin l’amour et la paix triomphent (ce n’est pas le vrai monde, hélas, où tous les naufragés ne reviennent pas au bercail).


Ce que j’ai fait
L’écriture quotidienne (ou presque) de l’atelier réveille ce projet de Grottes. Des textes s’écrivent, en désordre, ils ouvrent des perspectives mais l’énergie de rassembler tout cela n’est pas encore là. Il faudrait relancer les éditeurs pour Grange et concrétiser mes chansons, mais la solitude de l’été favorise la lenteur et le recentrement sur soi. On écrit un peu, on profite du soleil (enfin), on prend le temps de vivre mais pas trop fort.
Journal du 11 au 15 juillet
Ce que j’ai lu
Toujours ce papillonnement. La prose intime de Jacques Chessex, truculente, obscène, divin marquis de Carabas, lue dans l’intimité d’un lit solitaire. De la littérature avec chair, à contre-courant de son temps et du nôtre. Son temps ? Les années 1970 :
Ah je vois sur ce pont-là assez de poètes lacanisants, de sémioticiens, de saussuriens, de jakobseniens, de patoisants derridiens ne déridant plus personne, de kristéviens extatiques, d’agités de la structure et de la révolution culturelle, de bredouilleurs fanatiques du clivage et du schème-niveau, de théoriciens du bafouillage initiatique et du brouillon péremptoire, de petits maîtres fous de leur embaumement du petit Ponge et de sentencieux béjaunes à la mine de gardiens du Temple !
Ce que j’ai entendu
Julia Kristeva, justement. Que reste-t-il de ce temps-là ? Il reste Julia Kristeva (Jacques Chessex est mort) qui parle de Dostoïevski et opère la psychanalyse de la madeleine de Proust puis qui lâche cette expression, grand remplacement, et on se demande si elle est sérieuse. Il est question de théorie littéraire. Je suis arrivé trop tard pour comprendre ce qu’ils entendaient par là. La psychanalyse non plus, je n’y comprends rien. Le discours qui a l’air de réfléchir à lui-même semble soudain délirer mais sans le savoir (j’y préfère les délires assumés de Chessex).
Ce que j’ai vu
Des mondes d’après le monde, celui des 100, toujours plus étendu, tordu, poussé à l’extrême du fanatisme, et celui des vieux Mad Max, assourdissant et grouillant de cochons et de machines. Le monde d’après, disaient-ils encore il y a peu, on voudrait parfois qu’il soit aussi aventureux que ces délires (encore, et toujours pas de théorie pour les déconstruire).
Ce que j’ai fait
Poursuivre coûte que coûte les quarante jours d’écriture afin de réveiller ce projet de Grottes en creusant toujours plus bas dans la terre et dans le temps (l’écriture familiale est de retour, les morts refont surface, ils grouillent comme ça grouille dans Mad Max). Et sinon je gratte la guitare avec ferveur et avec douleur (l’oreille saigne, les doigts s’endurcissent).
Journal du 2 au 10 juillet 2024
Ce que j’ai lu
Papillonnage de début de vacances, entre Silo, Les naufragés du Wager, Albert Camus, Jacques Chessex, Hergé (ce Quick et Flupke que m’a prêté une gamine de deux ans et demi) et autres réflexions sur la fin du travail, la sécession et que sais-je encore. Rien ne se cristallise, je lis comme dans un apéritif dînatoire, sans plat de subsistance (au fond, c’est bien Quick et Flupke, la lecture qui convient en de telles circonstances, ça dure deux pages, ça n’est pas compliqué à comprendre, c’est marrant et ça te prend pas la tête, mais le problème, c’est que c’est court et qu’il faut déjà que je demande à cette petite si elle n’a pas d’autre album à me prêter).
Ce que j’ai vu
Miroir… Mon beau reflet. Ce sont des jeunes qu’on dit en rupture ou en souffrance ou inadaptés, mais ils sont plus beaux que le reflet que la société en donne. Sur scène, ils sont bourrés de talents, ils dansent, ils (elles surtout) chantent, ils font des acrobaties et c’est avec leurs propres mots et leurs propres dessins intérieurs, que nous les voyons dire ce que la violence du monde voudrait taire, révélant que s’ils ont l’air inadaptés c’est peut-être d’abord parce que la société elle-même est inadaptée.
Le Comte de Monte-Cristo. Lui aussi, la société lui fait payer le prix fort. La société, ce sont trois hommes : un capitaine sans honneur, un procureur ambitieux, un jaloux. On connaît la suite : l’île d’If, l’évasion, la vengeance. Le film vaut-il le livre ? Question sans fin (d’autant plus quand on a un peu oublié le bouquin). Ce qui est réussi, c’est l’incarnation d’Edmond Dantès par Pierre Niney , qu’on voit petit à petit s’assombrir sans perdre son panache. Le reste est classique, mais ne boudons pas notre plaisir (même si le livre permet de plonger plus profond, toujours).
Ce que j’ai entendu
Des vies de peintres (Berthe Morisot, Claude Monet, Edgar Degas, Francis Picabia, Paul Gauguin…) ou comment dire la peinture sans la montrer. J’écoute (parfois d’une oreille) et j’imagine, refusant la facilité d’aller voir. Regarder la peinture sans les tableaux, regarder la peinture avec une seule oreille (il n’est pourtant pas question de van Gogh), en rester à l’impression qu’on peut en avoir sans avoir rien vu (une sorte d’impressionnisme au carré).
Ce que j’ai fait
Rattraper le retard pris dans les quarante jours d’écriture, écrire en vrac, un peu de tout, reprendre sans vraiment la reprendre cette histoire de Séraphine à laquelle il faudra bien un jour que je me confronte à fond, mais le reste du temps continuer mes papillonnements, mes petites chansons et mes grattages. Rien ne mobilise toute l’énergie. On se laisse aller à créer un peu, à inventer en dilettante, à n’être qu’un écrivain et un musicien du dimanche.