Journal du 11 au 15 juillet

Ce que j’ai lu

Toujours ce papillonnement. La prose intime de Jacques Chessex, truculente, obscène, divin marquis de Carabas, lue dans l’intimité d’un lit solitaire. De la littérature avec chair, à contre-courant de son temps et du nôtre. Son temps ? Les années 1970 :

Ah je vois sur ce pont-là assez de poètes lacanisants, de sémioticiens, de saussuriens, de jakobseniens, de patoisants derridiens ne déridant plus personne, de kristéviens extatiques, d’agités de la structure et de la révolution culturelle, de bredouilleurs fanatiques du clivage et du schème-niveau, de théoriciens du bafouillage initiatique et du brouillon péremptoire, de petits maîtres fous de leur embaumement du petit Ponge et de sentencieux béjaunes à la mine de gardiens du Temple !

Ce que j’ai entendu

Julia Kristeva, justement. Que reste-t-il de ce temps-là ? Il reste Julia Kristeva (Jacques Chessex est mort) qui parle de Dostoïevski et opère la psychanalyse de la madeleine de Proust puis qui lâche cette expression, grand remplacement, et on se demande si elle est sérieuse. Il est question de théorie littéraire. Je suis arrivé trop tard pour comprendre ce qu’ils entendaient par là. La psychanalyse non plus, je n’y comprends rien. Le discours qui a l’air de réfléchir à lui-même semble soudain délirer mais sans le savoir (j’y préfère les délires assumés de Chessex).

Ce que j’ai vu

Des mondes d’après le monde, celui des 100, toujours plus étendu, tordu, poussé à l’extrême du fanatisme, et celui des vieux Mad Max, assourdissant et grouillant de cochons et de machines. Le monde d’après, disaient-ils encore il y a peu, on voudrait parfois qu’il soit aussi aventureux que ces délires (encore, et toujours pas de théorie pour les déconstruire).

Ce que j’ai fait

Poursuivre coûte que coûte les quarante jours d’écriture afin de réveiller ce projet de Grottes en creusant toujours plus bas dans la terre et dans le temps (l’écriture familiale est de retour, les morts refont surface, ils grouillent comme ça grouille dans Mad Max). Et sinon je gratte la guitare avec ferveur et avec douleur (l’oreille saigne, les doigts s’endurcissent).

journal du 23 au 25 juin 2024

Ce que j’ai lu

La haine de la littérature, William Marx : le calvaire du prof de lettres et de l’écrivain, ce serait de passer son temps à enseigner ou à produire des discours qui échappent au pouvoir. Son calvaire mais aussi sa chance. La littérature nuit à l’autorité, à la vérité, à la moralité et à la société (et elle a bien raison). Je lis en parallèle la correspondance de Flaubert, qui lui aussi a dû faire face aux procès antilittéraires, à commencer par sa pauvre madame Bovary qui semble pourtant, à la fin de sa vie, quand il s’acharne sur son Bouvard et Pécuchet, le barber au plus au point (mais tout le barbe, le pauvre vieux, sa guibole cassée, les bourgeois, son éditeur, la philosophie, la religion, les rentes qu’on cherche à lui refourguer, et face à de tels râleurs, on peut comprendre que non merci, la littérature, vous auriez pas plus utile dans la vie, parce qu’apprendre par cœur La Princesse de Clèves, c’est quand même pas possible, qu’il dit, l’ancien président).

Ce que j’ai vu

Mad Max, les deux premiers films (parce que j’ai vu le dernier et que j’aimerais quand même bien comprendre cette histoire de monde désertique où on se bat sur les routes pour le pétrole) (un monde dystopique, certes, encore un, mais allez savoir de quoi demain sera fait).

Ce que j’ai entendu

Avec philosophie s’interroge sur les séries, leur caractère chronophage ou émancipateur (je suis de ceux qui consomment les séries à petit feu, évitant tant que faire se peut de me faire bouffer). Il (ou elle, quel est le genre d’Avec philosophie ?) s’interroge aussi sur le voyage, celui d’Ulysse, ceux, réels ou imaginaires, de Baudelaire, Segalen, Michaux, ceux de ces intellectuels qui découvrent l’U.R.S.S. ou la Chine de Mao et ne veulent rien y voir qui coince (les Sartre, Sollers, etc.) : cécité peut-être aussi face à ce qui se joue aujourd’hui dans le monde et en France (ils ne voient plus l’extrême droite, qui pourtant n’a fait que se déguiser).

Ce que j’ai fait

Période de creux (l’avant-vacances, toujours déprimant, à cause du vide social qui menace) mais on s’accroche à l’atelier de François Bon (même si déjà en retard) et à ces chansons qui s’écrivent un vers par ci un mot par là mais qui petit à petit deviennent quelque chose. Et on gratte la guitare (trois chansons à mon répertoire, toutes massacrées).

Journal du 1er au 6 juin 2024

Ce que j’ai lu

Entre deux dissertations, nécessité de s’aérer l’esprit, mais c’est pour s’enfermer dans un silo qui entre en guerre (ce livre, Silo, j’accroche de plus en plus, me disant que je devrais lire plus de science-fiction) ou c’est pour imaginer des ombres en couleur dans une cité obscure, bref entrer dans des mondes impossibles où on n’a pas à disserter à n’en plus finir sur les énergies renouvelables, la science et les jeunes, l’effondrement de la civilisation (même si Silo, c’est bien cela).

Ce que j’ai vu

Il fallait choisir entre le truc en plus et le bizarre. J’ai choisi le bizarre : Furiosa, un film de la saga Mad Max dont pourtant je ne connais rien, mais on m’explique que de toute façon ça se passe avant le film précédent et que donc je ne devrais pas trop être perdu et que de toute façon, le principe est simple, on se bat sur des grosses machines, des motos, des camions, des monstres mécaniques, sauf que l’intérêt du film n’est pas (que) là, il est dans ce monde postapocalyptique, devenu désert, sauf à un endroit que tout le monde cherche, et me revoilà dans mes obsessions du moment, me revoilà dans Silo et dans Les 100 et dans ce sujet de dissertation sur l’effondrement de la civilisation. Pourquoi tant de postapocalyptique soudain ? Parce qu’on sent bien que c’est ce qui nous attend (on force le trait, j’espère, mais n’empêche que…)

Ce que j’ai entendu

Des grondements de moteurs (dans Furiosa) mais aussi Mauvais genre et ce lieu de rêve (si loin des cauchemars postapocalyptiques et dissertationnels), le palais idéal du facteur Cheval dont la visite sonore me laisse sur ma faim : je veux y aller, dans ce lieu, cette véritable utopie (qui n’en est plus une puisque le lieu existe vraiment, ce que je peine à croire, tant ça a l’air génial ; il faut que je me dépêche, avant que des Américains le déplacent dans le Massachussetts, comme ils n’ont pas manqué de le proposer, ou que l’apocalypse nous enferme dans des silos, des navettes spatiales ou des monstres mécaniques).

Ce que j’ai fait

Corriger des dissertations, certes, mais étoffer mon répertoire de chansons que je sais (mal) jouer à la guitare, répertoire qui atteint le chiffre de deux (Santiano et Le gorille). Il y a aussi eu une procession (la saison des cérémonies s’achève bientôt) et des gammes (c’est pour mon bien, qu’elle me répète sans cesse, je feins de la croire, pour lui faire plaisir ; elle prétend qu’après, tout devient facile ; mais bien sûr…).