En 1740, des marins s’embarquent pour une aventure terrible, celle que nous raconte David Wager dans son récit Les naufragés du Wager, publié et traduit de l’anglais par Johan-Frédérik Hel Guedj en 2023 pour les éditions du sous-sol.
Étiquette : Les naufragés du Wager
Journal du 15 au 17 juillet 2024
Ce que j’ai lu
De la prose de chair et de sang, le creusement intime, obscène, goulu de Jacques Chessex dans son Carabas, la précision chirurgicale (l’un des héros est chirurgien) de David Grann dans Les naufragés du Wager où il s’agit de reconstituer au plus près du réel l’aventure extraordinaire d’un navire britannique échoué sur une île de Patagonie, les révoltes et les mutineries, la survie coûte que coûte, le retour, tout cela à partir de journaux de bord, de récits traficotés, de mythes démystifiés. Deux approches des corps en perdition que rien ne semble relier mais qui toutes deux montrent avec force la puissance tyrannique des corps quand ils souffrent ou quand ils titubent, puissance voulue par Chessex, puissance subie par les pathétiques naufragés du Wager (mais il y a quelque chose de pathétique aussi chez Chessex).
Ce que j’ai vu
(et entendu, la distinction entre ces deux catégories est souvent artificielle, aujourd’hui nous les fusionnerons)


Nous sommes au dix-huitième siècle, en 1729, plus de dix ans avant le départ du Wager, en Angleterre. Nous sommes au dixième siècle, dans une Italie en guerre où l’on empoisonne des rois, où l’on envahit des villes, où l’on emprisonne des veuves, où l’on aime, où l’on convoite, où l’on se venge. Nous sommes un soir d’été, au vingt-et-unième siècle, à Payerne, dans la cour de d’abbatiale, et se chantent devant nous les aventures de Lotario, le premier opéra de Georg Friedrich Händel. Des danseurs se contorsionnent, des rois germaniques prennent des aspects de femme amoureuse (dans l’original, Lotario était un castrat) d’autres femmes (mais nous sommes les seuls, nous les spectateurs du vingt-et-unième siècle, à y plaquer nos obsessions genrées ; au dix-huitième, les hommes portaient des perruques et pouvaient avoir la voix aigüe), des guerres se trament devant Pavie et la nuit petit à petit tombe sur le clocher millénaire. C’est comme un enchantement. On est partout et de tout temps en même temps. On a l’oreille caressée, on voit des arbalètes pointer aux fenêtres, des princes escalader les tubulures métalliques du décor (point n’est besoin de décor dans un tel lieu) et à la fin l’amour et la paix triomphent (ce n’est pas le vrai monde, hélas, où tous les naufragés ne reviennent pas au bercail).


Ce que j’ai fait
L’écriture quotidienne (ou presque) de l’atelier réveille ce projet de Grottes. Des textes s’écrivent, en désordre, ils ouvrent des perspectives mais l’énergie de rassembler tout cela n’est pas encore là. Il faudrait relancer les éditeurs pour Grange et concrétiser mes chansons, mais la solitude de l’été favorise la lenteur et le recentrement sur soi. On écrit un peu, on profite du soleil (enfin), on prend le temps de vivre mais pas trop fort.
Journal du 2 au 10 juillet 2024
Ce que j’ai lu
Papillonnage de début de vacances, entre Silo, Les naufragés du Wager, Albert Camus, Jacques Chessex, Hergé (ce Quick et Flupke que m’a prêté une gamine de deux ans et demi) et autres réflexions sur la fin du travail, la sécession et que sais-je encore. Rien ne se cristallise, je lis comme dans un apéritif dînatoire, sans plat de subsistance (au fond, c’est bien Quick et Flupke, la lecture qui convient en de telles circonstances, ça dure deux pages, ça n’est pas compliqué à comprendre, c’est marrant et ça te prend pas la tête, mais le problème, c’est que c’est court et qu’il faut déjà que je demande à cette petite si elle n’a pas d’autre album à me prêter).
Ce que j’ai vu
Miroir… Mon beau reflet. Ce sont des jeunes qu’on dit en rupture ou en souffrance ou inadaptés, mais ils sont plus beaux que le reflet que la société en donne. Sur scène, ils sont bourrés de talents, ils dansent, ils (elles surtout) chantent, ils font des acrobaties et c’est avec leurs propres mots et leurs propres dessins intérieurs, que nous les voyons dire ce que la violence du monde voudrait taire, révélant que s’ils ont l’air inadaptés c’est peut-être d’abord parce que la société elle-même est inadaptée.
Le Comte de Monte-Cristo. Lui aussi, la société lui fait payer le prix fort. La société, ce sont trois hommes : un capitaine sans honneur, un procureur ambitieux, un jaloux. On connaît la suite : l’île d’If, l’évasion, la vengeance. Le film vaut-il le livre ? Question sans fin (d’autant plus quand on a un peu oublié le bouquin). Ce qui est réussi, c’est l’incarnation d’Edmond Dantès par Pierre Niney , qu’on voit petit à petit s’assombrir sans perdre son panache. Le reste est classique, mais ne boudons pas notre plaisir (même si le livre permet de plonger plus profond, toujours).
Ce que j’ai entendu
Des vies de peintres (Berthe Morisot, Claude Monet, Edgar Degas, Francis Picabia, Paul Gauguin…) ou comment dire la peinture sans la montrer. J’écoute (parfois d’une oreille) et j’imagine, refusant la facilité d’aller voir. Regarder la peinture sans les tableaux, regarder la peinture avec une seule oreille (il n’est pourtant pas question de van Gogh), en rester à l’impression qu’on peut en avoir sans avoir rien vu (une sorte d’impressionnisme au carré).
Ce que j’ai fait
Rattraper le retard pris dans les quarante jours d’écriture, écrire en vrac, un peu de tout, reprendre sans vraiment la reprendre cette histoire de Séraphine à laquelle il faudra bien un jour que je me confronte à fond, mais le reste du temps continuer mes papillonnements, mes petites chansons et mes grattages. Rien ne mobilise toute l’énergie. On se laisse aller à créer un peu, à inventer en dilettante, à n’être qu’un écrivain et un musicien du dimanche.