Journal du 15 au 17 juillet 2024

Ce que j’ai lu

De la prose de chair et de sang, le creusement intime, obscène, goulu de Jacques Chessex dans son Carabas, la précision chirurgicale (l’un des héros est chirurgien) de David Grann dans Les naufragés du Wager où il s’agit de reconstituer au plus près du réel l’aventure extraordinaire d’un navire britannique échoué sur une île de Patagonie, les révoltes et les mutineries, la survie coûte que coûte, le retour, tout cela à partir de journaux de bord, de récits traficotés, de mythes démystifiés. Deux approches des corps en perdition que rien ne semble relier mais qui toutes deux montrent avec force la puissance tyrannique des corps quand ils souffrent ou quand ils titubent, puissance voulue par Chessex, puissance subie par les pathétiques naufragés du Wager (mais il y a quelque chose de pathétique aussi chez Chessex).

Ce que j’ai vu

(et entendu, la distinction entre ces deux catégories est souvent artificielle, aujourd’hui nous les fusionnerons)

Nous sommes au dix-huitième siècle, en 1729, plus de dix ans avant le départ du Wager, en Angleterre. Nous sommes au dixième siècle, dans une Italie en guerre où l’on empoisonne des rois, où l’on envahit des villes, où l’on emprisonne des veuves, où l’on aime, où l’on convoite, où l’on se venge. Nous sommes un soir d’été, au vingt-et-unième siècle, à Payerne, dans la cour de d’abbatiale, et se chantent devant nous les aventures de Lotario, le premier opéra de Georg Friedrich Händel. Des danseurs se contorsionnent, des rois germaniques prennent des aspects de femme amoureuse (dans l’original, Lotario était un castrat) d’autres femmes (mais nous sommes les seuls, nous les spectateurs du vingt-et-unième siècle, à y plaquer nos obsessions genrées ; au dix-huitième, les hommes portaient des perruques et pouvaient avoir la voix aigüe), des guerres se trament devant Pavie et la nuit petit à petit tombe sur le clocher millénaire. C’est comme un enchantement. On est partout et de tout temps en même temps. On a l’oreille caressée, on voit des arbalètes pointer aux fenêtres, des princes escalader les tubulures métalliques du décor (point n’est besoin de décor dans un tel lieu) et à la fin l’amour et la paix triomphent (ce n’est pas le vrai monde, hélas, où tous les naufragés ne reviennent pas au bercail).

Ce que j’ai fait

L’écriture quotidienne (ou presque) de l’atelier réveille ce projet de Grottes. Des textes s’écrivent, en désordre, ils ouvrent des perspectives mais l’énergie de rassembler tout cela n’est pas encore là. Il faudrait relancer les éditeurs pour Grange et concrétiser mes chansons, mais la solitude de l’été favorise la lenteur et le recentrement sur soi. On écrit un peu, on profite du soleil (enfin), on prend le temps de vivre mais pas trop fort.