Journal de lecture – 2025, semaine 41

Dans ce quarantième-et-unième journal de lecture de l’année 2025, je passe en revue mes lectures, dont surtout :

1:20 Gérard de Nerval, La Pandora, Aurélia, Fragments

7:02 François Bon, Berlin 1988, Un an avant la chute du mur, la ville comme une île (reprise révisée de Calvaire des chiens)

10:52 Samuel Beckett, Tête-mortes

17:00 James Ellroy, Underworld USA

23:07 Johann Chapoutot, Les irresponsables, Qui a porté Hitler au pouvoir ?

28:28 Philippe Tome (textes, Bruno Gazzotti (dessins) et Cerise (couleurs), Soda, 7. Lève-toi et meurs, 8. Tuez en paix, 9. Et délivre-nous du mal et 10. Dieu seul le sait

30:18 Boucq, Le Petit Pape Pie 3,14 arrondit les angles

Journal du 13 au 15 juin 2024

Ce que j’ai lu

Achevé Silo avec comme un goût d’inachevé (il y a deux autres tomes). On ne sait toujours pas pourquoi ils sont enfermés dans ce silo. Mais n’est-ce pas notre lot commun ? Nous sommes enfermés dans des lieux absurdes sans espoir d’en sortir sinon les pieds devant (ce qu’ils appellent dans le silo le nettoyage) (ce monde de Silo me fait penser à celui, plus terrible parce que plus mécanique et condensé, du Dépeupleur de Beckett) (ce sont des allégories de ce monde, le nôtre, sur lequel nous avons si peu de prise).

Ce que j’ai vu

Ce monde, le nôtre, celui des voisins, la politique française regardée avec fascination, sidération et enthousiasme par un petit Suisse pépère qui rêve que chez lui aussi naisse un front populaire (mais le peuple suisse n’est pas le peuple français, ce qu’il aime, le peuple suisse, c’est la tranquillité, le gazon bien tondu, la propreté, l’ennui) (pas de grand récit en politique suisse, l’éloge permanent de la mollesse) (je surfe au hasard pour piger un peu leur épopée, à nos voisins, leur sentiment permanent d’écrire l’histoire, leur grandiloquence et leur sens du spectacle) (voilà que Mélenchon purge son parti, paraît-il, parce que deux jours d’union de la gauche c’est trop, semble-t-il, parce que perdre la main, jamais, semer le bordel, toujours) (pendant ce temps-là, en Suisse, c’est un syndicaliste socialiste qui démantèle la Poste).

Ce que j’ai entendu

Dans un tel brouhaha, peut-on encore entendre quelque chose ? Je peine à me concentrer sur la musique que j’écoute, comme si trop de mots saturaient l’espace (il y a eu un peu de Verdi, je crois, Offenbach peut-être, Gustav Mahler).

Ce que j’ai fait

Quant à faire des choses, là aussi, attendons que le calme soit de retour (on peut attendre un moment). Je me suis inscrit à l’atelier d’été de François Bon, ai écouté la proposition de prologue, me suis vaguement souvenu de ce que j’avais écrit la première fois, n’arrive pas à m’y recoller. Sinon, il reste la musique à faire, mais mes anches de clarinette sont trop faibles et la seule boutique qui en vend dans le coin est fermée. On joue quand même, à petites doses.

Journal du 3 au 4 mai 2024

Ce que j’ai lu

Lecteur amateur de bande dessinée, je feuillette un album des 5 Terres. Cela se passe dans un monde de singes où ce sont les femelles qui dominent, un monde de clans et de gangs, un pseudo-Japon fantasmé. Non seulement c’est de la bande dessinée mais c’est aussi de la fantasy, genre dont je suis également peu familier. Lire en amateur, qu’est-ce que ça signifie, quand on est aussi un professionnel de la lecture ? Est-ce condamner la bande dessinée et la fantasy à ne demeurer que des divertissements ? Lit-on autrement qu’en amateur ? Je lis sur mon fauteuil à oreilles tout et n’importe quoi. Je ne lis qu’en amateur. Ce n’est qu’après que ma lecture se professionnalise parfois (et encore).

Ce que j’ai vu

Dans ses cours au Collège de France de l’année 2021, Patrick Boucheron part en quête de la peste noire. Il la traque d’abord par la fiction, abordant l’Histoire d’une façon qui semble s’écarter de la démarche historique pour mieux y revenir au moment où l’on ne s’y attendait plus. Il passe par Antonin Artaud, par Samuel Beckett, par le Festival d’Avignon et soudain : 1348, dans le port de Marseille, un bateau venu d’Asie ; 1720, dans le port de Marseille, un bateau venu d’Asie ; 1983, la peste s’appelle SIDA et elle tue Michel Foucault. On peine à suivre Patrick Boucheron qui pense devant nous (les rares qui suivaient le cours en direct, les autres qui tombent dessus plus tard) mais on aime se sentir perdu devant une telle pensée.

Ce que j’ai entendu

Nico, The End : ce souvenir, dans ma voiture, en 2016. J’avais audition de clarinette juste après. Un coup fil : le décès de mon grand-père (on est le 4 mai, il aurait eu 102 ans aujourd’hui même). Il y a bien un moment où c’est la fin. La musique sert aussi à ça, repenser à celles et ceux qui ne chanteront plus (une semaine avant sa mort, il chantait encore, mon grand-père, Galé Gringo) et écouter Nico avec en surimpression les Armaillis de la Gruyère, c’est une expérience assez déstabilisante.

Ce que j’ai fait

Celsius, c’est relancé. La création collective, c’est enthousiasmant. Ça devait avoir lieu en 2020, en 2022, etc. Ce sera pour 2026. Une histoire de monde qui meurt et qui renaît, une histoire qui rappellera celle de notre monde (pour l’instant, il meurt, notre monde, et nous l’y aidons grandement). Retrouver la chaleur humaine (celle du monde d’après, qu’ils disaient), ce sera le message de Celsius. En espérant qu’il ne soit pas trop tard.

Journal du 23 au 27 décembre 2023

Ce que j’ai lu

Laisser les époques et les genres s’entremêler : le dix-neuvième siècle anglais d’un auteur américain, ce Henry James resté chaste toute sa vie, sa vie à rebours ; le vingtième siècle terrible des camps de Chalamov ; le début du dix-septième siècle espagnol (relecture don Don Quichotte, tellement plus de distance avec le personnage, tellement plus de plaisir, comme si jadis j’avais lu les livres comiques avec trop de gravité, même impression que pour Mort à crédit, cet exil à la campagne avec Courtial des Pereires, Don Quichotte des inventeurs, et Ferdinand, son Sancho, et sa femme, la grande mignonne, avec ses bacchantes, Dulcinée vieillie) ; le temps des pirates en bande dessinée ; et Dante, n’en plus finir de remonter à la surface ; et Emma Goldmann, l’anarchiste foutue dehors et des Etats-Unis et d’URSS ; et ce Petit manuel philosophique à l’intention des grands émotifs, histoire à la fois d’accepter et de se méfier de ce qui se passe en nous.

Fatras ? Certes, mais plaisir (surtout dans les romans, avouons-le, l’insomnie en compagnie du chevalier à la triste figure, on se réjouit de se réveiller en sursaut au milieu de la nuit).

Ce que j’ai vu

Quelques vidéos glanées sur YouTube, ces carnets de François Bon, ces autrices qu’il dégotte, sa diction dans les choses lues, la vie littéraire par Gabrielle Roy, grâce à qui le Canada remporta le prix Fémina, des livres d’aujourd’hui, cette Grammaire pour cesser d’exister dont le titre seul suffit à rêver, une page oubliée d’Annie Ernaux, et puisqu’il est question d’œuvres oubliées ou perdues ou pas même nées, ces Wandering rooms qu’imagine Sophie Rabau, dans l’angle mort de James Joyce et de Théodore Reinach, ce lieu qui bougerait sans cesse, cette maison dont les pièces danseraient (on pense bien sûr à La maison des feuilles), l’œuvre perdue devenue œuvre à inventer, œuvre perdue du futur.

Ce que j’ai entendu

Tentative de dégenrer l’algorithme de YouTube musique à partir de Que demander à Clara ? : Else Aarne, Caia Aarup, Katy Abbott, Keiko Abe, Rosalinda Abejo, Eliane Aberdam, Isabelle Aboulker (toutes trouvées mais le morceau suivant, laissé au choix de la machine, c’est toujours de la musique de mec, souvent de l’entendu mille fois, parce l’algorithme, ce qu’il croit, c’est que l’auditeur a envie d’entendre toujours les mêmes machins, à l’instar de cette Sarabande de Barry Lindon, du film Stanley Kubrick de Jean-Sébastien Bach qui semble le must du must en matière de musique classique pour YouTube). Quant aux podcasts, c’est avec philosophie que je les écoute, entre Erasme et la sociologie (cette question du poids de la société sur les individus, si cruciale, même si les philosophes, avouons qu’ils l’abordent de manière si théorique qu’on peine à s’y accrocher, alors on change de podcast, on écoute l’histoire de l’apôtre du cru, un homme qui s’affranchissant du poids de la société crée un enfer, crée, disons-le plus précisément, une nouvelle société pire que la société, même si au fond ce qui pose problème dans cette question du poids de la société, c’est la notion de société dont le singulier me semble problématique, mais me voilà moi-même théoricien, alors allons faire un tour du côté des mauvais genres, inventons de nouvelles sociétés farfelues mais qui resteront à l’état de bouquins, voilà peut-être comment échapper au poids de la société sans créer pire que la société).

Ce que j’ai fait

Il y a bien sûr un peu d’écriture, l’ouverture d’un fichier pour le roman qui peine à naître, des notes de carnet, de l’écriture vite faite, pas d’envie d’y plonger longtemps. Il y a aussi de la musique, des airs de clarinette (mais plus d’anches potables, alors on attend la commande et on joue peu, on déchiffre à peine) et de la vidéo (grand rattrapage en cours, mise en ligne de Bobin, de Beckett surtout, et de ce livre sur la guerre du Sonderbund où lire les noms des villages d’ici dans un contexte de guerre, ça résonne avec la terrible actualité : ici aussi…). Ce qu’il y a eu surtout, c’est l’envoi à quelques-uns (à quelques-unes surtout) de cette chanson, Les gentils, ma première, pour l’instant a capella, parce que je ne sais pas faire plus, cadeau de Noël que je me fais en l’offrant, même si ce que la chanson a d’intime, je crains de le révéler, ce que cela dit de ma fragilité aussi, même si je me cache derrière l’humour (réactions positives en général, ou silence, à ne pas interpréter, ils (elles surtout) me diront en live ce qu’ils (elles surtout) en pensent).