Petite bibliothèque kaamelottienne

Kaamelott, on peut apprécier la série sans savoir lire (comme Perceval), mais en lisant autour d’elle, on peut l’apprécier encore plus. Voilà un tout petit aperçu des lectures possibles si l’on veut mieux comprendre le phénomène Kaamelott :

Les livres évoqués ci-dessus :

  • Michel Zink, Introduction à la littérature française du Moyen Age, Presses universitaire de Nancy, 1990.
  • Dominique Boutet, Histoire de la littérature française au Moyen Âge, Éditions Champion, 2003.
  • Chrétien de Troyes, Romans de la Table Ronde, traduction de Jean-Pierre Foucher, Éditions Gallimard, 1970.
  • Chrétien de Troyes, Le Chevalier de la Charrette, traduction de Charles Méla et Catherine Blons-Pierre, Librairie Générale Française, 1992 et 1996.
  • Stéphane Encel, Petit crapahut dans le parler de Kaamelott à l’usage des pégus et du gratin, Le Passeur, 2021.
  • Clément Pelissier, Explorer Kaamelott : Les dessous de la Table Ronde, Third Éditions, 2021.
  • Alexandre Astier et Steven Dupré, Kaamelott (9 tomes publiés chez Casterman de 2006 à 2020).

Dans ma vidéo, il est aussi question d’un film (parmi tant d’autres), dont voici un extrait :

Quant au mot de la fin, laissons-le à Perceval :

Mon cerveau lit-il au masculin ?

Le cerveau pense-t-il au masculin, livre à peine entamé, étude sociolinguistique à propos des représentations sexistes, que nous examinerons plus tard. Mais déjà cette question : mon cerveau lit-il au masculin ? Question biaisée : me reconnaissant moi-même de genre masculin, il va de soi que mon cerveau lit au masculin. Mais poussons néanmoins la réflexion : mon cerveau lit-il différemment un livre écrit par une femme et un livre écrit par un homme ? Lecture en cours : Laura Vazquez, La semaine perpétuelle. Livre de femme ? Voix de femme dans ma tête quand je lis ? Oui et non : quand je lis, la voix dans ma tête, c’est ma propre voix, ou c’est la voix du personnage – Salim, Sara, Jonathan, la grand-mère qui, mourante, ne parle plus, le père, le collocataire – ou c’est la voix de l’auteure, l’accent marseillais de Laura Vazquez, ces micro-vidéos disparues de YouTube, et en même temps que c’est la voix de l’auteure, je la vois, l’auteure et je ne peux – réflexe masculin – qu’y associer des stéréotypes, je ne peux que penser, sans oser me le dire consciemment, que Laura Vazquez est mignonne, vieux réflexe de vieux mâle, alors que le roman de Laura Vazquez, au fond, qu’il ait été écrit par une femme ou par un homme, là n’est pas l’essentiel, l’essentiel, c’est que les mots, dans ce roman, vous explosent constamment à la figure, l’essentiel, c’est la force, l’énergie, la violence des voix. Force, énergie, violence : trois noms féminins associés à des stéréotypes masculins. Mon cerveau, lisant Laura Vazquez, apprend à se foutre de penser au masculin.

Relire L’Œuvre

Relire, et en relisant, faire face aux failles de sa mémoire. De L’Œuvre de Zola, j’avais gardé en tête cette peinture de l’enfant mort. J’avais dans l’idée que cela s’étalait sur des dizaines de pages. Je relis : l’enfant meurt, son père le peint, ce ne sont que quelques lignes. Force d’une écriture qui parvient à tant imprégner celui qui la lit qu’elle s’en trouve littéralement augmentée. Recopions :

Claude s’était mis à marcher, dans un besoin nerveux de changer de place. La face convulsée, il ne pleurait que de grosses larmes rares, qu’il essuyait régulièrement, d’un revers de main. Et, quand il passait devant le petit cadavre, il ne pouvait s’empêcher de lui jeter un regard. Les yeux fixes, grands ouverts, semblaient exercer sur lui une puissance. D’abord, il résista, l’idée confuse se précisait, finissait par être une obsession. Il céda enfin, alla prendre une petite toile, commença une étude de l’enfant mort. Pendant les premières minutes, ses larmes l’empêchèrent de voir, noyant tout d’un brouillard : il continuait de les essuyer, s’entêtait d’un pinceau tremblant. Puis, le travail sécha ses paupières, assura sa main ; et bientôt, il n’y eut plus là son fils glacé, il n’y eut qu’un modèle, un sujet dont l’étrange intérêt le passionna. Ce dessin exagéré de la tête, ce ton de cire des chairs, ces yeux pareils à des trous sur le vide, tout l’excitait, le chauffait d’une flamme. Il se reculait, se complaisait, souriait vaguement à son œuvre.

Émile Zola, L’Œuvre, 1886.

(J’avais pensé illustrer ce texte par un tableau, mais c’est peut-être l’inexistence même de ce tableau en dehors des mots de Zola qui en fait la force.)

Perdu dans ma bibliothèque

un petit bout de ma bibliothèque

La question était déjà posée par Georges Perec dans Penser/Classer : comment ça se classe, une bibliothèque ? Complétons : quand cela cela se classe-t-il, une bibliothèque ? Réponse : quand on la déménage. Mais voilà qu’un autre problème se pose : ce livre que je sais se trouver quelque part dans ma bibliothèque, ce livre précis que je sais avoir lu, où se trouve-t-il ? Mon classement : hybride, mi-genre, mi-alphabétique, mi-éditeurs, mi-taille-des-bouquins, mi-lu-pas-lu. Mon classement : une chatte n’y retrouverait pas ses petits. Bref, il me faut pour pas plus tard qu’avant-hier Et c’est ainsi qu’Allah est grand d’Alexandre Vialatte. Réfléchissons :

  1. Genre : chroniques littéraires, mais il est certain qu’il n’y a pas dans ma bibliothèque un lieu pour les chroniques littéraires, cela doit donc se trouver dans la littérature inclassable, car Alexandre Vialatte est un auteur inclassable, et c’est ainsi qu’Allah est grand.
  2. Alphabétique : V, soit vraisemblablement tout près de Vian, Boris, lui-même éparpillé (je retrouve L’arrache-cœur puis L’écume des jours puis L’herbe rouge et En avant la zizique à trois endroits différents, et je ne parle même pas de J’irai cracher sur vos tombes qui ne se trouve pas sous Boris Vian mais sous Vernon Sullivan) mais nulle trace de Vialatte à côté de Vian, et c’est ainsi qu’Allah est grand.
  3. Éditeur : aucune idée de qui a édité Vialatte, Internet me dit Presses Pocket mais ne me dit pas où trouver Presses Pocket dans ma bibliothèque, d’autant plus qu’il me semble que ce n’est pas en poche que j’ai lu Vialatte (erreur de jugement, puisque c’est bien en Pocket que finalement je le retrouverai, et c’est ainsi qu’Allah est grand).
  4. Taille des bouquins : comme je suis persuadé que ce n’est pas un livre de poche, je cherche parmi les gros bouquins, et ce n’est pas ainsi qu’Allah est grand.
  5. Lu-pas-lu : lu, c’est certain, mais la bibliothèque des livres lus est beaucoup plus vaste que celle des livres pas lus, et ce n’est toujours pas ainsi qu’Allah est grand.

Bref, au bout d’une demi-heure, je retrouve le bouquin et pour ne pas l’avoir sorti pour rien, en voici un extrait :

Les chats sont des sales bestioles qui lacèrent les fauteuils et font pipi au milieu des salons, après quoi ils vont s’établir sur les genoux d’une dame respectable, une présidente de confrérie, une grand-mère de parents d’élèves, une lauréate de jeux floraux infiniment maigre et savante. Tel est l’avis de plusieurs personnes autorisées. Ce sont des choses qu’on ne permettrait même pas à un vieux général en retraite tout couvert de décorations, ou au premier vicaire d’une paroisse distinguée. À un igame, à un banquier utile, à un diplomate en fonction. Et que font les dames ? Elles disent : “Minou, minou, minou.” On voit par là combien le mal est profond.

Alexandre Vialatte, Et c’est ainsi qu’Allah est grand, Julliard, 1979.

Et puisqu’en cherchant Vialatte, je suis tombé sur Vian, le voici :

Et pour les retrouver, ces objets-là, on fait comment ?

Le texte et l’image

Point commun des lectures du moment : le dialogue du texte et de l’image. Comment écrire la peinture ou la photographie ? L’image ne se suffit-elle pas à elle-même ? À quoi bon ajouter des images aux mots ? Les mots ne se suffisent-ils pas à eux-mêmes ? Ce sont les yeux, le lien. Lisant le Voyage en irréel de Juliette Derimay et Nicolas Orillard-Demaire, je sens le mouvement de mes yeux, leur va-et-vient d’une page à l’autre, comme s’il y avait un œil qui lisait le texte et l’autre œil qui regardait la photo. Lisant L’Œuvre d’Émile Zola, je sens naître dans mon cerveau le tableau imaginaire en même temps qu’il naît sous le pinceau de Claude Lantier et je le vois, ce tableau qui n’existe pas, et ce n’est jamais le même d’une lecture à l’autre. Pour finir, un dilemme : cette brève réflexion, est-ce qu’il lui faut une illustration ? (C’est par pure paresse que je répond par la négative et que je vous envoie sans plus tarder chez le photographe.)

Notes arthuriennes

Quelques extraits du Perceval de Chrétien de Troyes, de l’anonyme Perlesvaus et du Merlin et Arthur de Robert de Boron : chercher les origines de la légende, dresser des parallèles, dénicher des réminiscences, réfléchir en passant à ce qui rend un pouvoir légitime, l’épée de justice qu’un humble a tiré du rocher, le respect du peuple, la fidélité à l’idéal chevaleresque (tout cela trituré, déformé, transformé, mais sans trahison, par Alexandre Astier, lointain héritier de maîtres médiévaux, dans Kaamelott) et le Graal, forcément le Graal.

Lire dans le train

Voyager par la lecture, voyager en lisant, je suis dans le train du matin, de braves politiciens m’ont offert un croissant, oui, de braves politiciens qui attendent dans le froid pour que je vote progressiste, parce qu’on est en 2021, pas en 1981, me disent-ils, mais une fois mon croissant englouti, me voilà en 1948 et la voix dit Prochain arrêt Grolley, sauf que le livre, c’est dans le Montana, en 1948, un médecin est accusé d’abuser de jeunes femmes amérindiennes, ce n’est pas une histoire progressiste, le shérif veut étouffer l’affaire parce que le médecin en question, c’est son frère, ça se passe à Bentrock, dans l’extrême Nord-Est du Montana, c’est une ville imaginaire, presque pas une ville, à peine deux-mille habitants, Prochain arrêt Belfaux CFF, même Belfaux, c’est plus grand que ce bled paumé du Montana, et Belfaux, c’est beaucoup plus progressiste, mais un type est entré dans le train et il parle fort, des histoires de serruriers et de tunnel carpien, et je me demande que peuvent venir faire des serruriers dans le Montana, sauf que le type sort à Givisiez et que le Canada est à dix-neuf kilomètres à vol d’oiseau, mais c’est déjà Fribourg, gare terminus, tout le monde descend, un jour entier passe, avec des nouvelles fantastiques bourrées de fautes, avec le rire d’Eugène Ionesco, un jour d’absurde quotidien, puis c’est à nouveau le train, mais sans croissant et sans politiciens pogressistes, le train avec deux nanas en face de moi qui parlent esthétique, une Indienne qui meurt, le roi qui se meurt aussi mais c’était au cours tout à l’heure, les parents du narrateur qui se taisent, l’enfant n’a pas besoin de savoir, mais il sait déjà, il a tout entendu, le père étouffe l’affaire, le père c’était lui le shérif et le médecin c’est l’oncle mais pourquoi donc est-elle morte, Prochain arrêt Léchelles, reprendre demain matin, avec un croissant que m’offriront des politiciens conservateurs restés coincés en 1981, j’avais à peine un an, c’était la belle époque, en ce temps-là Belfaux était moins peuplé que Bentrock.

(Le livre, c’est Montana 1948, de Larry Watson, les politiciens progressistes, c’est le Centre Gauche PCS et Bentrock, c’est sans doute Plentywood, 1734 habitants en 2010, quand Belfaux en comptait 2723.)

Lectures kaamelottiennes

Travail et plaisir à la fois, crapahuter sous la Table ronde, y dénicher des légendes et des bons mots, tenter de mettre de l’ordre dans le foisonnement, pour bientôt raconter Kaamelott à des jeunes gens qui ne savent pas très bien quand c’était le Moyen-Âge, vers 1900 peut-être. Leur répondre : c’est pas faux. Puis leur citer Aristote (sans oublier d’ajouter des vieux, bien sûr) :

Effondrement

Lire, dire, écrire l’effondrement. L’eau s’insinue (de l’eau, ce livre d’atelier, ces carrés liquides à lire dans le train) sous les pages, l’eau s’insinue sous les yeux, l’eau effondre la langue, elle assassine la bête. On le nommait le Voreux. Il avalait les hommes, il avalait les femmes, il avalait les chevaux. Il s’effondre et la langue de Zola, c’est comme si la terre s’avalait elle-même (nous l’aidons si bien à s’effondrer, la terre).

Grèves

Deux livres à la fois (trois ou quatre en général) et ces fils tissés par hasard. Howard Zinn, Une histoire populaire des États-Unis, ce chapitre intitulé “L’autre guerre civile”, ce monde du travail qui, au milieu du dix-neuvième siècle, se réveille, ces émeutes, ces grèves, ces inégalités qui explosent (pourquoi si peu de grèves aujourd’hui?), ces cordonniers, ces femmes, ces mineurs, et en même temps relire Germinal, ce début qu’on pourrait citer de mémoire ici : “Dans la plaine rase, entre Marchiennes et Montsou, un homme…” (je crois qu’il y a la nuit aussi, et la route, les champs de betterave, le vent de mars, des feux, cet homme qui crache noir, le Voreux, c’est le nom du monstre, Étienne ne se doute pas encore de ce qui l’attend). Zinn, Zola, même combat? (Don Quichotte et les moulins à vent, combats perdus d’avance).

Ce dessin, trouvé sur un site dont je ne parviens pas même à savoir dans quelle langue il est écrit, représente la grève des cordonniers de Lynn, en Nouvelle-Angleterre, en 1860.

Émile Zola, Germinal (la vraie première phrase)

“Dans la plaine rase, sous la nuit sans étoile, d’une obscurité et d’une épaisseur d’encre, un homme suivait seul la grande route de Marchiennes à Montsou, dix kilomètres de pavé coupant tout droit, à travers les champs de betterave.”