Émile Zola : L’Œuvre

Ce Zola-là, à la première lecture, m’avait touché. J’étais en ce temps-là un jeune homme exalté, un romantique attardé, un poète maudit. Je m’étais identifié à Claude Lantier, à son jusqu’au-boutisme, à sa passion, à la folie qui le ronge. Qu’en est-il à la deuxième lecture, dans le flux des autres romans, juste après Germinal ? Lecture émoussée, semble-t-il, mais lecture dont voici quelques aperçus :

L’Œuvre est le quatorzième roman des Rougon-Macquart, Histoire naturelle et sociale d’une famille sous le Second Empire, d’Émile Zola. Il a été publié en 1886.

Émile Zola, peint par son ami Paul Cézanne, en 1864.

Relire L’Œuvre

Relire, et en relisant, faire face aux failles de sa mémoire. De L’Œuvre de Zola, j’avais gardé en tête cette peinture de l’enfant mort. J’avais dans l’idée que cela s’étalait sur des dizaines de pages. Je relis : l’enfant meurt, son père le peint, ce ne sont que quelques lignes. Force d’une écriture qui parvient à tant imprégner celui qui la lit qu’elle s’en trouve littéralement augmentée. Recopions :

Claude s’était mis à marcher, dans un besoin nerveux de changer de place. La face convulsée, il ne pleurait que de grosses larmes rares, qu’il essuyait régulièrement, d’un revers de main. Et, quand il passait devant le petit cadavre, il ne pouvait s’empêcher de lui jeter un regard. Les yeux fixes, grands ouverts, semblaient exercer sur lui une puissance. D’abord, il résista, l’idée confuse se précisait, finissait par être une obsession. Il céda enfin, alla prendre une petite toile, commença une étude de l’enfant mort. Pendant les premières minutes, ses larmes l’empêchèrent de voir, noyant tout d’un brouillard : il continuait de les essuyer, s’entêtait d’un pinceau tremblant. Puis, le travail sécha ses paupières, assura sa main ; et bientôt, il n’y eut plus là son fils glacé, il n’y eut qu’un modèle, un sujet dont l’étrange intérêt le passionna. Ce dessin exagéré de la tête, ce ton de cire des chairs, ces yeux pareils à des trous sur le vide, tout l’excitait, le chauffait d’une flamme. Il se reculait, se complaisait, souriait vaguement à son œuvre.

Émile Zola, L’Œuvre, 1886.

(J’avais pensé illustrer ce texte par un tableau, mais c’est peut-être l’inexistence même de ce tableau en dehors des mots de Zola qui en fait la force.)

Le texte et l’image

Point commun des lectures du moment : le dialogue du texte et de l’image. Comment écrire la peinture ou la photographie ? L’image ne se suffit-elle pas à elle-même ? À quoi bon ajouter des images aux mots ? Les mots ne se suffisent-ils pas à eux-mêmes ? Ce sont les yeux, le lien. Lisant le Voyage en irréel de Juliette Derimay et Nicolas Orillard-Demaire, je sens le mouvement de mes yeux, leur va-et-vient d’une page à l’autre, comme s’il y avait un œil qui lisait le texte et l’autre œil qui regardait la photo. Lisant L’Œuvre d’Émile Zola, je sens naître dans mon cerveau le tableau imaginaire en même temps qu’il naît sous le pinceau de Claude Lantier et je le vois, ce tableau qui n’existe pas, et ce n’est jamais le même d’une lecture à l’autre. Pour finir, un dilemme : cette brève réflexion, est-ce qu’il lui faut une illustration ? (C’est par pure paresse que je répond par la négative et que je vous envoie sans plus tarder chez le photographe.)