Ce que j’ai lu
Que sentent les livres ? Le papier, c’est-à-dire le bois, mais bien plus que cela. Je lis L’Appel des odeurs de Ryoko Sekiguchi, tentant à travers les histoires qu’elle raconte et son carnet des odeurs de me rendre plus attentif au monde évanescent des parfums, des senteurs, des fumets et des puanteurs. Les mots, quand il s’agit de sentir, quand il s’agit de ressentir le sentir, se font aussi volatiles que l’objet qu’ils tentent d’approcher, mais les odeurs sont-elles des objets, voilà une question que pourrait se (et me) (et nous) poser Ryoko Sekiguchi. En voici d’autres, glanées dans le livre :
Cette odeur du passé, après un passage dans le présent, peut-elle nous emmener avec elle en retournant là d’où elle vient ?
La faim a-t-elle une odeur ?
On croit pouvoir imaginer tous les parfums de la joie, mais existe-t-il un parfum de la colère ?
Lorsqu’on dit sentir une présence, que sent-on en réalité ?
Lorsqu’une métamorphose s’opère, l’odeur se transforme-t-elle, elle aussi ?
Quelle serait l’odeur du secret ?
Ce que j’ai vu et entendu
Quelle est l’odeur de l’exil ? L’odeur du sang, bien souvent, l’odeur de la mort, parfois, l’odeur de la honte, pour les politiques (qui ne sentent jamais leur propre puanteur). J’écoute le cours du professeur Didier Fassin au Collège de France. Cela s’appelle Les épreuves de la frontière et ce qu’on y apprend est ignoble. Il se passe aujourd’hui aux frontières de l’Europe, de l’Amérique et de l’Australie (la pire frontière du monde, sans doute, mais les autres n’ont rien à lui envier) des horreurs qui font des exilés (c’est le terme qu’emploie Didier Fassin, rejetant le mot migrants, apanages des autorités) les parias de notre temps, surtout s’ils sont de couleur sombre et de religion musulmane. Didier Fassin parle de thanatopolitique, c’est-à-dire de politique de la mort, la forteresse Europe (Amérique, Australie) étant prête à tout pour éviter un envahissement fantasmé par des peuples à qui l’on fait croire que l’ennemi c’est l’exilé alors que l’ennemi véritable se pavane au sommet du pouvoir.
Ce que j’ai fait
Il est temps de préparer mes cours : guerre et littérature, pour rester dans le thème, même si la violence aux frontières est aujourd’hui extrême même en temps de paix. Il y a sur un tel thème pléthore de textes, hélas. Je me perds un peu dans mes recherches, me trouvant à nouveau au bord du précipice humain. Alors, pour m’alléger l’esprit, je chante et je tente de jouer au piano La truite de Schubert. Deux questions pour finir, toujours empruntées à Ryoko Sekiguchi :
Quelle est l’odeur d’un son ?
Quelle est l’odeur d’une voix ?