Notes d’écoute : cerveaux en guerre

Cogito | Les impacts psychologiques de la guerre

Deux zones suractivées par les menaces : les soldats en reviennent avec un cerveau adapté à la situation de guerre. Comment le cerveau se réadapte-t-il ?

En ce moment, on a l’impression qu’on en est à la phase qui précède tout cela. Tout est fait pour que nous activions les zones du cerveau qui poussent à la guerre. Comment y résister ?

Journal du 19 au 21 août 2024

Ce que j’ai lu

Que sentent les livres ? Le papier, c’est-à-dire le bois, mais bien plus que cela. Je lis L’Appel des odeurs de Ryoko Sekiguchi, tentant à travers les histoires qu’elle raconte et son carnet des odeurs de me rendre plus attentif au monde évanescent des parfums, des senteurs, des fumets et des puanteurs. Les mots, quand il s’agit de sentir, quand il s’agit de ressentir le sentir, se font aussi volatiles que l’objet qu’ils tentent d’approcher, mais les odeurs sont-elles des objets, voilà une question que pourrait se (et me) (et nous) poser Ryoko Sekiguchi. En voici d’autres, glanées dans le livre :

Cette odeur du passé, après un passage dans le présent, peut-elle nous emmener avec elle en retournant là d’où elle vient ?

La faim a-t-elle une odeur ?

On croit pouvoir imaginer tous les parfums de la joie, mais existe-t-il un parfum de la colère ?

Lorsqu’on dit sentir une présence, que sent-on en réalité ?

Lorsqu’une métamorphose s’opère, l’odeur se transforme-t-elle, elle aussi ?

Quelle serait l’odeur du secret ?

Ce que j’ai vu et entendu

Quelle est l’odeur de l’exil ? L’odeur du sang, bien souvent, l’odeur de la mort, parfois, l’odeur de la honte, pour les politiques (qui ne sentent jamais leur propre puanteur). J’écoute le cours du professeur Didier Fassin au Collège de France. Cela s’appelle Les épreuves de la frontière et ce qu’on y apprend est ignoble. Il se passe aujourd’hui aux frontières de l’Europe, de l’Amérique et de l’Australie (la pire frontière du monde, sans doute, mais les autres n’ont rien à lui envier) des horreurs qui font des exilés (c’est le terme qu’emploie Didier Fassin, rejetant le mot migrants, apanages des autorités) les parias de notre temps, surtout s’ils sont de couleur sombre et de religion musulmane. Didier Fassin parle de thanatopolitique, c’est-à-dire de politique de la mort, la forteresse Europe (Amérique, Australie) étant prête à tout pour éviter un envahissement fantasmé par des peuples à qui l’on fait croire que l’ennemi c’est l’exilé alors que l’ennemi véritable se pavane au sommet du pouvoir.

Ce que j’ai fait

Il est temps de préparer mes cours : guerre et littérature, pour rester dans le thème, même si la violence aux frontières est aujourd’hui extrême même en temps de paix. Il y a sur un tel thème pléthore de textes, hélas. Je me perds un peu dans mes recherches, me trouvant à nouveau au bord du précipice humain. Alors, pour m’alléger l’esprit, je chante et je tente de jouer au piano La truite de Schubert. Deux questions pour finir, toujours empruntées à Ryoko Sekiguchi :

Quelle est l’odeur d’un son ?

Quelle est l’odeur d’une voix ?

Journal du 21 au 24 juillet 2024

Ce que j’ai lu

Allongé sur la terrasse, au soleil, en vacances, je lis le numéro d’été du magasine L’Histoire, La violence et la guerre. On peine à comprendre l’humanité quand tout va bien, qu’il fait beau et qu’on s’entend avec ses voisins, on lit avec sidération toutes les horreurs dont nous sommes capables, on dresse des listes macabres. Tout commence au paléolithique, puis César tue un million de Gaulois, puis il s’agit, à l’autre bout du monde, des Samouraïs qui coupent des têtes à tout va, puis de l’annihilation de Magdebourg pendant la guerre de Trente ans, puis des guerres coloniales, où tout est permis, puis de la brutalisation de la Première Guerre mondiale, puis des Einsatzgruppen qui tuent du juif comme du gibier à la chasse, puis des mères hutus qui tuent leurs propres enfants nés de père tutsi, puis … (la liste est à la fois arbitraire, incomplète et interminable). Et ça continue. Et on est là, sur sa chaise longue, et on fait comme si de rien n’était.

Ce que j’ai vu

La guerre, encore et toujours : Gaza devenu enfer. Et la fin de la série Les 100, avec ce problème insoluble : faut-il sauver l’humanité ou la détruire ? est-elle digne de transcender ? Est-elle capable de cesser de se battre ? Ne révélons pas le dénouement, mais l’humanité, pour s’autodétruire, est fortiche.

Ce que j’ai entendu

Dans Le cours de l’histoire, il est question d’esclavage, parce quand on ne s’entretue pas on se domine les uns les autres, voilà ce que nous sommes (cette chronique devient terriblement déprimante, ne l’alourdissons pas plus).

Ce que j’ai fait

Je n’ai tué ni mis en esclavage personne, c’est déjà pas mal. J’ai écrit un peu, j’ai chanté cette chanson blues délirante que je viens de commettre, j’ai assemblé pour la première fois mes textes de l’atelier. Bref, je n’ai certes pas fait grand-chose mais ça me rassure : on peut vivre heureux sans sombrer dans la violence.

J.-Henri Meylan : Campagne du Sonderbund

La guerre, même si elle réoccupe l’actualité, semble toujours lointaine. C’est toujours ailleurs que ça se passe, la guerre, dirait-on. Pourtant, cette guerre du Sonderbund, c’est bien ici, à l’endroit même où j’écris, qu’elle a eu lieu, comme en témoigne J.-Henri Meylan dans cette Campagne du Sonderbund par un caporal de chasseurs de gauche du 8ème bataillon d’élite vaudois, un livre jadis tiré à 15 exemplaires numérotés en 1908 à l’imprimerie de l’éveil à Moudon.

Annette Becker : L’immontrable

Guerres, massacres, génocides : que montrer ? comment ? sous quelle forme ? Ce livre de l’historienne Annette Becker, L’immontrable, Guerres et violences extrêmes dans l’art et la littérature, publié en 2021 aux éditions Créaphis, explore la diversité des réactions artistiques et mémorielles à ces moments si violents et si horribles qu’ils en deviennent immontrables.

Louis-Ferdinand Céline : Guerre

Ils ont fait grand bruit, ces inédits de Céline, les maillons manquants de la chaîne, ceux qui peut-être résoudront l’équation : Céline, génie ou salaud ? (On connaît la réponse : Céline, génie et salaud). Le premier inédit à paraître, c’est Guerre, roman écrit probablement en 1934, soit après Voyage au bout de la nuit et en même temps que Mort à crédit. On y retrouve Ferdinand, blessé : “J’ai attrapé la guerre dans ma tête”.

Guerre de Louis-Ferdinand Céline a été publié en 2022 aux Éditions Gallimard. L’édition a été établie par Pascal Fouché avec un avant-propos de François Gibault.

Émile Zola : La Débâcle

L’avant-dernier roman des Rougon-Macquart, Histoire naturelle et sociale d’une famille sous le Second Empire d’Émile Zola, publié en 1892, c’est celui de la guerre et de la chute de l’Empire, un roman qui montre (une fois de plus) à quel point la guerre est une horreur :

Louis Calaferte : C’est la guerre

Ce titre, C’est la guerre, au présent. À nouveau. C’était il y a si longtemps, semble-t-il. C’est aujourd’hui. 1940, 2022, même folie, mêmes horreurs, sous les yeux d’un enfant de onze ans.

C’est la guerre de Louis Calaferte a été publié aux Éditions Gallimard dans la collection L’imaginaire en 1993.