Journal du 6 au 11 novembre 2024

Ce que j’ai lu

Lire en temps de brouillard et d’effroi (pas encore de nuit), relire La Peste parce que la voix de Camus redevient d’actualité, qu’il va falloir entrer en résistance, qu’il va falloir remettre la morale au cœur de la pensée, et en parallèle à Camus lire cette Étrange défaite où Didier Fassin lui aussi se place sur le plan moral pour dénoncer les discours (le mot qui vient est négationnistes mais ce n’est pas celui qu’il utilise, il faut se méfier des adjectifs) qui relativisent ou justifient le génocide en cours à Gaza (les faits sont là, semble-t-il). Bref, face à la défaite de la morale la plus élémentaire (ne pas mentir, monsieur Trump, par exemple), il faut nous armer. Certaines lectures le permettent.

Ce que j’ai vu et entendu

L’étrangeté qu’il y a à regarder la série House of Cards, une série où le président des États-Unis est un ignoble individu mais qui semble pourtant inoffensif, si on le compare à celui qui arrive. Et pour se distraire, écouter de la bonne vieille chanson française, même si Charles Aznavour fout le bourdon quand on est seul (hier encore, j’avais vingt ans, le temps passe, mes amours sont mortes avant que d’exister, comment voulez-vous ne pas déprimer ?).

Ce que j’ai fait

Mes propres chansons, que je viens d’envoyer à quelques musiciens parmi mes amis, sont-elles déprimantes elles aussi ? Solitude d’été à coup sûr, Vieux garçon aussi mais l’espoir fait vivre, Feuille d’automne un peu, Journal intime peut-être (il y a encore onze chansons que je ne crois pas déprimantes et une idée, Mascu muscu, pour rentrer dans le lards de ces masculinistes dont le rôle est si délétère dans le monde d’aujourd’hui, une chanson plus rock que les autres, mais pas trop testostéronée).

Journal du 17 au 20 septembre 2024

Ce que j’ai lu

Parfois l’homme, parfois la femme. Y a-t-il aujourd’hui une crise de la masculinité ? Francis Dupuis-Déri fait à ce sujet l’autopsie d’un mythe tenace en montrant qu’il y a toujours eu des discours de crise à propos de la masculinité et qu’une crise par définition n’est pas permanente. Quant à la masculinité, qu’est-ce donc que cela ? Des valeurs telles que l’héroïsme, la force, la violence, l’autoritarisme et l’accaparation du pouvoir sont remises en cause ? Certes, mais cela signifie-t-il pour autant que l’homme est menacé par des féminazies hystériques et que ce sont les femmes qui désormais dominent le monde ? On en est loin. Les hommes continuent de dominer et les valeurs à la con qu’on dit masculines continuent à faire des ravages, les boucheries héroïques (merci Voltaire pour cette parfaite définition de la guerre) continuent à faire rage et ce sont des hommes qui les ordonnent (tout en restant bien au chaud chez eux, les héros sont toujours les pigeons que les lâches qui gouvernent envoient se faire massacrer à leur place). Parfois l’homme, c’est aussi un beau livre de Sébastien Bailly, qui explore les multiples parcours que peut rencontrer un homme, ses nombreuses vies possibles, bien plus diverses que ne le laissent penser ceux qui ne voient dans l’homme qu’un brutal animal forcé à se défendre face au moindre empiétement sur ce qu’il croit être pour toujours son territoire réservé.

Ce que j’ai vu et entendu

Des hommes parfois se rebiffent quand d’autres hommes s’enfoncent dans la haine aveugle. J’écoute Didier Fassin à propos de Gaza et de ce qu’il appelle une étrange défaite, celle des Occidentaux qui font tout pour relativiser les crimes commis par l’Etat d’Israël, soutenu, affirment certains, de manière inconditionnelle, c’est-à-dire en fermant les yeux sur le nettoyage ethnique en cours (trouver les bons mots pour dire ce qu’il se passe est essentiel, nettoyage ethnique est peut-être faux, génocide je ne sais pas, Didier Fassin a parlé très vite de risque de génocide et s’est fait vilipender pour cela, traité d’antisémite, puisque l’arme rhétorique la plus puissante des complice du gouvernement israélien est l’accusation d’antisémitisme qu’on distribue à toutes celles et ceux qui n’apportent pas leur soutien inconditionnel à la politique de Netanyahou).

Ce que j’ai fait

Ouverture d’un nouveau livre : 1717 2024. Les photos de 17h17 que je poste chaque jour sur Instagram, je vais les rassembler dans un livre avec face à chacune d’elles un texte de même format que la photo. Il s’agira (je n’ai écrit que le 1er janvier) d’un parcours dans l’année 2024, d’un exercice de remémoration ou d’imagination renouvelé 365 fois. J’ai aussi imprimé les textes des quinze chansons écrites sans savoir à qui les transmettre pour qu’elles ne restent pas à l’état de rêve (je suis sur la scène avec un pianiste, un batteur, une clarinettiste et le public est surpris, ému, narquois ou impressionné ; dans le public il y a mes amis, c’est suffisant). J’ai aussi (on dirait que je retrouve ma créativité) enregistré une lecture commentée du premier chapitre de Derborence pour alimenter bientôt ce compte Patreon que je lance timidement et y accueillir mes premiers abonnés. L’exercice est grisant. On plonge dans un livre en apnée, on est dans le concret des mots qui créent un monde, ces deux hommes autour d’un feu de bois, la menace de l’écroulement, ce « on » qui les regarde, une miniature qui prend soudain des dimensions cosmiques.

Journal du 19 au 21 août 2024

Ce que j’ai lu

Que sentent les livres ? Le papier, c’est-à-dire le bois, mais bien plus que cela. Je lis L’Appel des odeurs de Ryoko Sekiguchi, tentant à travers les histoires qu’elle raconte et son carnet des odeurs de me rendre plus attentif au monde évanescent des parfums, des senteurs, des fumets et des puanteurs. Les mots, quand il s’agit de sentir, quand il s’agit de ressentir le sentir, se font aussi volatiles que l’objet qu’ils tentent d’approcher, mais les odeurs sont-elles des objets, voilà une question que pourrait se (et me) (et nous) poser Ryoko Sekiguchi. En voici d’autres, glanées dans le livre :

Cette odeur du passé, après un passage dans le présent, peut-elle nous emmener avec elle en retournant là d’où elle vient ?

La faim a-t-elle une odeur ?

On croit pouvoir imaginer tous les parfums de la joie, mais existe-t-il un parfum de la colère ?

Lorsqu’on dit sentir une présence, que sent-on en réalité ?

Lorsqu’une métamorphose s’opère, l’odeur se transforme-t-elle, elle aussi ?

Quelle serait l’odeur du secret ?

Ce que j’ai vu et entendu

Quelle est l’odeur de l’exil ? L’odeur du sang, bien souvent, l’odeur de la mort, parfois, l’odeur de la honte, pour les politiques (qui ne sentent jamais leur propre puanteur). J’écoute le cours du professeur Didier Fassin au Collège de France. Cela s’appelle Les épreuves de la frontière et ce qu’on y apprend est ignoble. Il se passe aujourd’hui aux frontières de l’Europe, de l’Amérique et de l’Australie (la pire frontière du monde, sans doute, mais les autres n’ont rien à lui envier) des horreurs qui font des exilés (c’est le terme qu’emploie Didier Fassin, rejetant le mot migrants, apanages des autorités) les parias de notre temps, surtout s’ils sont de couleur sombre et de religion musulmane. Didier Fassin parle de thanatopolitique, c’est-à-dire de politique de la mort, la forteresse Europe (Amérique, Australie) étant prête à tout pour éviter un envahissement fantasmé par des peuples à qui l’on fait croire que l’ennemi c’est l’exilé alors que l’ennemi véritable se pavane au sommet du pouvoir.

Ce que j’ai fait

Il est temps de préparer mes cours : guerre et littérature, pour rester dans le thème, même si la violence aux frontières est aujourd’hui extrême même en temps de paix. Il y a sur un tel thème pléthore de textes, hélas. Je me perds un peu dans mes recherches, me trouvant à nouveau au bord du précipice humain. Alors, pour m’alléger l’esprit, je chante et je tente de jouer au piano La truite de Schubert. Deux questions pour finir, toujours empruntées à Ryoko Sekiguchi :

Quelle est l’odeur d’un son ?

Quelle est l’odeur d’une voix ?