Notes d’écoute : Écrire et chanter la mort

La conversation littéraire : Écrire sur la mort, entretien avec le romancier Josef Winckler et l’historien Johann Chapoutot

Globocnik envoyé à Trieste pour s’occuper de lutte anti-partisane. Le manager de la mort (HSSPF) (cacher l’horreur sous l’acronyme). L’œuvre de Globocnik : des champs d’épandage d’ossements broyés. Même pour les nazis, Globocnik est un criminel : travail de bureau, travail de génocide, antiterrorisme. 1904 : génération de l’absolu à loi du sang. Suicide de Globocnik : reconnu, pilule de cyanure (comme Himmler). Danse macabre (le livre de Winckler d’après Chapoutot) (noter le titre : Le champ)

Bernard Banoun, traducteur : littérature = forme de mémoire (histoire parallèle à faire sortir le non-dit (importante en Autriche)) ; ouverture vers le continent perdu : l’Est (celui des juifs, le yiddish) (enfouie sous terre, leur mémoire) ; langue de Winckler, travaillée par la mort ; titre : le champ et non le camp (titre allemand très long) (une expression avec violon pour dire « casse-toi père ou dans mon cœur inscrit la mort »)

L’effondrement met un terme au nazisme ? Que devient le nazisme après 1945 : Oôssements radioactifs, hommes brisés et brisants, fascisme dont l’Autriche ne s’est pas purgée, inspiration catholique enterrée au plus près des reliques noires. On n’en est pas sorti, de cette histoire-là, les continuités l’emportent sur les ruptures. Le catholicisme ne préserve de rien du tout : judaïsme rebouillé pour les nazis mais les principaux nazis ont une socialisation catholique (nombreux points de contact, chrétiens = idiots utiles (actions de grâce pour le succès de la Croisade contre le bolchévisme), exfiltration des pires ordures par le chemin des monastères.

Sans cesse s’y confronter, s’y brûler, s’y dégoûter, à cette histoire-là, ne jamais l’oublier parce qu’elle revient, elle peut revenir (l’extrême-droite en Autriche, de retour, dans l’indifférence générale) et à chaque fois la même sidération. La littérature peut-elle quelque chose face à cela ? Je n’ai pas lu le livre dont il est question mais il y en a eu d’autres. Les lire empêche-t-il quoi que ce soit d’advenir ? Peut-être pas, mais cela redonne leur dignité à celles et à ceux qui sont morts, cela crache à la gueule des salauds, et surtout cela nous rappelle qui nous sommes, nous les hommes, de quelle boue nous sommes sortis, dans quelles tranchées nous pouvons retomber.

Léo Ferré au théâtre des Champs-Elysées (CD2)

Je te donne : (JJG défoncé) « des chagrins brodés main pour t’enchaîner à moi », « ces serments de la nuit qui peuplent nous aveux », « ces ailes cassées chaque fois qu’on s’envole » (il donne, je donne, que reçoit-il ? que reçois-je ?)

La mort des amants : (Baudelaire) L’amour sans la mort… (le cd saute, trop écouté), Baudelaire brisé, comme les amants morts (les mots perdus), Nos deux cœurs seront deux vastes flambeaux (on n’entend plus que ce vers), comme si la mort l’emportait (et bien sûr qu’elle l’emporte), Les miroirs ternis et… (vers brisé comme Apollinaire) (les flammes mortes ?)

Le Tango Nicaragua : sombre tango, rien de la samba (toujours le cd rayé), kalachnikov, un mec qui coupe les mains des prisonniers (Cuba) (et il vend des cigares)

Allende : « Quand les bêtes sauront qu’on les met dans des plats. »

Ferré, à la fois daté et rafraichissant. Il fut un temps où les chanteurs, c’était ça, se dit-on. Il fut un temps où les chanteurs s’engageaient et où ils chantaient Baudelaire. Il fut un temps où l’on pensait qu’on pouvait rêver Allende malgré l’Amérique triomphante (ce n’était pas encore Trump mais ça tuait déjà). Ferré, on rêverait que ce ne soit pas daté.

Notes d’écoute : Léo le fou

Léo Ferré, CD Avec le temps (disque 2)

Les anarchistes : pourquoi sont-ils espagnols ? allez savoir… Drapeau noir en berne sur l’espoir, l’utopie anarchiste est si belle mais si fragile. Lui y croyait.

Les étrangers : qui sont-ils ? cette musique entêtante, pour commencer, puis ta voile aux seins gonflés (j’aimais déjà les étrangères, chantait-il aussi, quand j’étais petit enfant). En avril 68, Lochu (qu’est-ce qu’il raconte ?), dans les rues de Lorient ou de Brest (puis il y a eu mai). Et la marée qui va et vient, les bateaux comme les filles (je ne sais pas naviguer), ces cordes si tendues, ces rues de l’emmerde, la crêperie d’à côté, des tonnes de sentiment (s’en délester), de la pop music (qui dit encore cela ?), ma maman m’a cousu une gueule de chimpanzé (Léo vivait avec Pépée), ça vous faisait un silence à vous mourir d’envie.

L’an 10’000, Lochu ? (imaginer l’an 10’000) (que restera-t-il ? tu te rappelles ?)

Une mélodie qui s’achève.

La mémoire et la mer : adorer une chanson sans y comprendre rien, celle-ci, aux doigtes du sable de la terre.

Des fulgurances :

  • Cette bave des chevaux ras à ras des rocs
  • Mes désirs : un chagrin de ma solitude
  • Le milieu mouillé de mousse
  • Géométrisant mon âme
  • Dans le désordre de ton cul… un vitrail de plus
  • Les coquillages figurants
  • L’Espagne livide
  • Leur castagnette figure
  • Une mathématique bleue
  • Cette mémoire des étoiles
  • Ces mains ruminantes qui meuglent
  • C’est fini, la mer, c’est fini…

(C’est si beau à gueuler sous la douche)

Le chien : encore des mots-mondes, argotiques joyaux, spécialiste du chcoumoune, une Craven A, la fleur de mon désespoir en allé, pauvre mec, mon pauvre Pierrot.

Ça s’énerve : le droit, la loi, la foi… (il faudrait s’en débarrasser, Dieu avec l’eau du bain).

La démesure, le sans-limite, la grandiloquence, l’ambition, voilà ce que j’aime chez Ferré, qui ne fait jamais rien à moitié et qui fait tout à double, à triple, à tripes. Des comme ça, aujourd’hui, on peut chercher longtemps.

Journal du 22 au 26 avril 2024

Ce que j’ai lu

Les modes passent. Certains livres passent de mode. Pierre Benoît a eu son heure de gloire. Sur ce vieux livre de poche, Les Agriates, est inscrit le nom de jeune fille de maman. Cela date de 1950 (maman n’était pas née). Je lis avec circonspection : la Corse, la vengeance, l’amour assassin, l’honneur, les paysages sauvages (et pourtant, à certains moments, j’accroche) (mais tuer pour un adultère, cela semble si ridicule, ici et aujourd’hui, si tragiquement ridicule) (et la figure de la femme fatale, il serait temps de tourner la page) (dans ma bibliothèque à lire, il reste un dernier Pierre Benoît, il attendra).

Ce que j’ai vu

– Alors, qu’est-ce que t’as fait ?

– J’ai vieilli.

C’est ainsi que se termine Zazie dans le métro, dont Zabou Breitman a fait une comédie musicale. Une comédie musicale, en 2024, à partir de ce vieux bouquin des années 50 ? Je suis sceptique. Puis le spectacle commence : Doukipudonktan. Une vieillerie, Zazie dans le métro ? Il y est question de grève et de fluidité des genres, de surtourisme et d’inceste, on s’y insulte avec génie, on s’y aime avec délicatesse, on y fugue et on y musarde, on y court, on y rit, on y pleure, on y joue de la clarinette, on dirait un film de Jacques Tati et un vieux Maigret, et non, ça n’a pas pris une ride, on l’adore, cette Zazie, et qu’est-ce qu’elle nous énerve, cette petite effrontée, mais à la fin du spectacle, si Zazie a vieilli, nous, on a rajeuni.

Ce que j’ai entendu

Lors de mon dernier séjour à Paris (où je n’ai pas vu la Sainte-Chapelle en ciré jaune), place du Panthéon, c’était le branle-bas de combat, on montait des tréteaux, on installait des cantines, on s’apprêtait à honorer qui, je l’ignorais (j’ai imaginé d’étranges et ridicules panthéonisations dans le petit bouquin que j’ai ramené de mon voyage). Aujourd’hui, je tombe par hasard sur Feu ! Chatterton chantant L’affiche rouge de Louis Aragon et Léo Ferré. Je l’écoute deux fois, peine à retenir mes larmes. La troisième fois, je ne me retiens pas. Il n’est plus question d’ironie. Cette chanson est sacrée.

Ce que j’ai fait

Faute d’inventer des chansons sacrées, boutiquons de sacrées chansons. Je trouve un truc pour conclure Journal intime sans aller lire ce qu’elle y écrit. Il est temps de penser à leur donner vie, à ses chansons que pour l’instant je fredonne sous la douche. Un aperçu ? Alors il nage, il nage, il nage, il nage, il nage, il nage, il nage (sans la musique, ça perd son charme) (je me faisais cette même réflexion à propos de Zazie dans le métro : avoir ajouté de la musique au livre, c’est peut-être ça qui le remet au goût du jour).