Dans ma lecture suivie des Rougon-Macquart, La Terre est une étape importante, parce que le monde paysan, c’est le monde d’où je viens, et que ce roman, mon frère, mon père et ma mère l’ont lu avant moi (ils n’en pouvaient plus de ne pas me révéler comment finissait le vieux Fouan). Voici quelques réflexions à propos de ce roman majeur :
La Terre est le quinzième roman des Rougon-Macquart, Histoire naturelle et sociale d’une famille sous le Second Empire. Il a été publié en 1887.
Les familles s’entredéchirent devant le notaire. Nos terres soudain, ce sont mes terres. Je lis : Constitution de servitudes, avancement d’hoirie et partage. Ce n’est pas le français que je parle d’habitude. Je n’y comprends rien. Ce sera ma première fois devant notaire, la semaine prochaine.
Je lis :
De nouveau, M. Baillehache intervint. Et il leur expliqua que c’était un compte à faire, les gages d’un côté, la nourriture et l’entretien de l’autre. Il avait pris une plume, il essaya d’établir ce compte, sur leurs indications. Mais ce fut terrible. Françoise, soutenue par la Grande, avait des exigences, estimait son travail très cher, énumérait tout ce qu’elle faisait dans la maison, et les vaches, et le ménage, et la vaisselle, et les champs, où son beau-frère l’employait comme un homme. De leur côté, les Buteau, exaspérés, grossissaient la note des frais, comptaient les repas, mentaient sur les vêtements, réclamaient jusqu’à l’argent des cadeaux faits aux jours de fêtes. Pourtant, malgré leur âpreté, il arriva qu’ils redevaient cent-vingt-six francs. Ils en restèrent les mains tremblantes, les yeux enflammés, cherchant encore ce qu’ils pourraient déduire.
Emile Zola, La terre.
Quand il est question d’argent, chez les paysans de Zola, il n’est plus de lien familial qui tienne. J’en tremble : la semaine prochaine, les sommes en jeu, c’est un peu plus que cent-vingt-six francs.
Je lis : un nom, qui m’était jusqu’alors inconnu, Elise Francey, veuve de Benoît. Mon arrière-arrière-grand-mère. Elle achète la maison. La même que la semaine prochaine…
Lire la terre. Lire La Terre de Zola comme un paysan lit sa terre, ma terre. Fils de paysan, lire La Terre après mon père, y retrouver, malgré le siècle, malgré la machine, malgré l’arrachement, la chaleur des moissons, la sueur, la soif, le corps douloureux, l’homme qui se cogne à la terre, à sa terre, à sa mère. Le paysan est marin de terre. Et le désir, ces corps brûlés des femmes qu’on possède sans y penser, les retrouver ou les perdre ? C’est le chapitre quatre de la troisième partie. Françoise se donne à Jean, se refuse à Buteau, le désire. La terre, la fécondation, le blé en herbe, quelque chose d’une nature à jamais souillée, désertée, quand à la fin du chapitre surgit la mort : en assassinant la paysannerie, c’est la terre qu’on assassine.
Terre où je suis né, terre pauvre et nue,
Ton sol est pierreux et tes champs ingrats.
Mais, quand je conduis ma vieille charrue,
Je sens ton doux cœur battre dans mes bras.
Et penser que cette année, c’est le centième anniversaire de mon grand-père et que plus personne ne chante La Chanson d’Aliénor.
Mais il reste la voix de Charles Jauquier dans Paysan, que ton chant s’élève, avec la Chanson de Fribourg et l’abbé Kaelin.