Journal de lecture : 2026, semaine 37

Dans ce trente-septième journal de lecture de l’année 2026, je passe en revue mes lectures. En plus de la vidéo ci-dessous, vous trouverez les notes prises après chaque moment de lecture, sur un fond de couleur différent pour chaque livre.

0:52 Clément Viktorovitch, Le pouvoir rhétorique, Apprendre à convaincre et à décrypter les discours

6:29 Paul-Louis Courier, Pamphlets politiques

10:29 Jean-Claude Carrière, La paix

15:11 Jarry, Maconi & Saito, Elfes, 2. L’Honneur des Elfes sylvains

19:40 Claude Simon, Le tramway

25:40 Alexandre Correa, En pierre

32:18 Alix Cléo Roubaud, Journal (1979-1983)

Sur la terrasse, Le pouvoir rhétorique, toujours la question des émotions : comment les susciter ? Par la matérialisation (on montre), la description, l’amplification ou la métaphorisation. Rendre concret, voilà le cœur de la rhétorique émotionnelle (ou émotionnante).

Au lit des lettres de Courier au Censeur (1819), où il est notamment question des paysans : « On tient assez généralement que les paysans sont des hommes. De là à les traites comme tels, il y a loin encore. » (Deux siècles plus tard, peu d’évolution).

Dans le train Cousset-Fribourg, Le tramway. L’impression proustienne des premières pages se confirme : « je plaquais cette image sur celle du saut à pieds joints d’Andrée, la jeune compagne d’Albertine, par-dessus le « pauv’ vieux » assis sur la promenade de Balbec. »

Dans le train Fribourg-Cousset, Le tramway (lu distraitement, je me perds dans les détails) (c’est un plaisir que de se perdre dans Claude Simon).

Sur la terrasse, Le pouvoir rhétorique, susciter des émotions pour pousser à l’action mais quelles émotions pour quelles actions ? La peur pour proposer une solution ; l’espoir pour croire en sa réalisation ; l’indignation pour inciter à la mobilisation.

Sur le fauteuil jaune, Le pouvoir rhétorique, début du chapitre 6, « Travailler son image » où il est question de l’apparence et de l’effet de halo : plus un orateur est grand, plus il paraît beau, plus il a la voix grave et mieux il est habillé, plus nous aurons tendance à le croire (c’est inconscient, la force du patriarcat).

Au lit, Le tramway, où au détour d’une publicité pour la Suze meurt la mère, puis des tantes en noir envahissent la phrase, et la bonne qui tue les chatons en les jetant contre le mur (on faisait ça chez nous aussi) et un ancêtre général d’Empire mort à la Berezina et aussi un vendeur de piquette habitant une imitation de château de la Loire.

Dans le train Cousset-Morges, terminé Le tramway, où l’enfance en fragments reliés se précipite au chevet d’un homme à l’hôpital (images difficiles à interpréter, visages, lieux, impressions, on s’y noie avec joie).

Dans le train, entre Puidoux et Payerne, commencé En pierre d’Alexandre Correa, acheté et dédicacé par l’auteur aux livres sur les quais. Tout commence en poésie puis un homme marche seul dans le désert d’après l’apocalypse (celui qui arrive, de notre fait). Il croise d’autres solitaires, se réunissent, cherchent un abri, une tour (de Barbel).

Au lit, Le pouvoir rhétorique, la question de l’éthos, de l’image qu’on donne au préalable puis pendant qu’on parle. Il faut paraître sincère, compétant et séduisant si l’on veut convaincre. Il faut aussi de la congruence (quel affreux mot) (être constant aussi).

Sur la terrasse, quelques Pamphlets de Courier, où il est question des bandes noires qui rachètent des terres, les morcellent et les vendent aux paysans (le pouvoir trouve cela destructeur, Courier constate le contraire) (on sent que l’esprit de la Révolution, en 1819, n’est pas tout à fait mort).

Sur le fauteuil jaune, Le pouvoir rhétorique, comment travailler son éthos, avoir l’air sincère (comme Donald Trump), compétent (pas comme Donald Trump) en saupoudrant son discours de marques de compétence sans en abuser, et séduisant (on s’éloigne de plus en plus de Trump, heureusement).

À la piscine, En pierre, cette marche dans le désert dans un monde d’après, quelque part entre Mad Max et La Horde du Contre-Vent, mais sans violence et sans vent, se dirige vers ce qui lui donne sens, la tour : « La tour est là ; devant eux. Elle existe bel et bien, et les récits, qui n’existaient que dans les têtes, s’incarnent devant leurs yeux, et c’est bien la première fois que cela se produit pour les membres du groupe, qui, la tour mise à part, ne cherchaient rien et n’attendaient rien du monde. »

Dans le fauteuil jaune, Le pouvoir rhétorique, fin du chapitre sur l’éthos à propos d’éthos collectif (ou de la difficulté qu’on rencontre si on est femme, noir, pauvre, pour convaincre) et début du chapitre 7, « Reconnaître la tromperie » où l’on s’arme contre les sophismes (l’exemple des trous dans l’emmental m’enchante : « Dans l’emmental, il y a des trous. Or plus il y a d’emmental, plus il y a de trous. Et plus il y a de trous, moins il y a d’emmental. Donc, plus il y a d’emmental, moins il y a d’emmental. » Enfin un Français qui évite la prémisse fausse : « Dans le gruyère, il y a des trous… »).

Sur la terrasse, deux Pamphlets de Courier, l’un contre l’Église, l’autre contre la cour, les deux pour le peuple : « En matière de religion, ainsi que de langage, le peuple fait loi ; le peuple de tout temps a converti les rois. Il les a faits chrétiens de païens qu’ils étaient ; de chrétiens catholiques, schismatiques, hérétiques ; il les fera raisonnables, s’il le devient lui-même ; il faut finir par là. » (Puis Courier trouve le moyen de faire revenir le peuple à la religion : interdire la religion).

Sur la terrasse, Le pouvoir rhétorique, liste (interminable) des sophismes que l’on rencontre au quotidien (la manipulation est si facile) (elle l’est un peu moins si on lit ce bouquin).

Dans le train Cousset-Fribourg, En pierre, la tour (à la fois usée et encore en construction) et un monde ordonné : « Il n’a jamais vu le monde dessiné et sculpté par l’homme, il ne connaît que l’homme dessiné et sculpté par le monde. » Puis il faut mettre les gens dans des cases (longue litanie des « là où », très poétique).

Dans le train Fribourg-Cousset, En pierre. La tour tant espérée désoriente le groupe. Où s’arrêter ? À quelle communauté appartenir ? Celle des adorateurs de la lune qui se teignent le corps en rouge ?

Sur la terrasse, Le pouvoir rhétorique, fin du chapitre sur la tromperie, avec les concepts mobilisateurs, ces jolis mots vides qui pullulent pour ne rien dire tout en suscitant l’enthousiasme ; début du chapitre 8, « Maîtriser le débat », où l’on comprend que le débat est un combat.

Sur le fauteuil jaune, Le pouvoir rhétorique, comment maîtriser le débat ? Le plus important : s’appuyer sur ce que dit son adversaire tout en orientant la discussion vers où on veut qu’elle aille.

Au lit, L’Honneur des Elfes sylvains ; un Elfe sauve une Felj, c’est-à-dire une humaine, presque un animal ; il la croit druidesse, mais tous les druides sont morts, pourquoi survivraient-ils chez les mortels ? Les sages sont sceptiques. Les humains détruisent la nature. Une alliance avec eux est-elle possible ? Il faut pour cela des sacrifices.

Sur le fauteuil jaune, Le pouvoir rhétorique, comment se défendre quand le débat tourne en notre défaveur ? Plusieurs stratégies : dévoiler les armes de l’adversaire, réfuter un argument par ses prémisses, contredire le principe avant la pratique, faire des concessions sans en avoir l’air, ne pas se laisser interrompre et faire diversion. Si rien ne marche, il reste l’insulte, mais notre éthos est détruit.

À la piscine, En pierre, Terco erre dans la tour, mais la tour, c’est là où on s’arrête, pas là où l’on erre. Certains s’arrêtent « là où », lui et Mina-Mina refusent. Ils sortent (tout ceci est bien sûr une métaphore) (nous vivons dans des tours où l’on nous étiquette) (ce faisant, nous ne vivons pas).

Sur la terrasse, Le pouvoir rhétorique, dernier outil pour remporter le débat, le débordement, c’est-à-dire noyer le poisson. La question est gênante ? Temporisons puis répondons à une nouvelle question, celle qui nous arrange.

Sur la terrasse la conclusion du Pouvoir rhétorique, « L’alchimiste et le jardinier ». Malgré les outils que ce livre nous offre, convaincre reste un travail de patience et d’humilité, celui du jardinier plutôt que celui de l’alchimiste (le travail des abeilles) (dans les jardins statuaires).

Commencé au lit le Journal d’Alix Cléo Roubaud, 23.XII.79, une photo d’elle et cette phrase sans espace entre les virgules et les mots : « Te regarder déjà photographier,glisser entre toi et moi la mince pellicule de ta mort,de ma mort » (cette phrase, je me suis demandé si elle était d’Alix ou de Jacques ou des deux) (la préface était de Jacques).

Dans le train Cousset-Fribourg, En pierre, retour au désert, autre, devenu vivant, puis intermède poétique (lecture distraite) (les mots du livre se mêlent aux mots des conversations).

Dans le train Fribourg-Cousset, En pierre, après l’intervalle poético-philosophique (« sous la surface des océans vivent des créatures / qui ignorent qu’elles vivent sous la surface des océans / sous la surface de quoi vivons-nous »), les pierres et les rochers bougent et deviennent vivants quand des enfants leur dessinent des visages (sont-ce les statues de l’île de Pâques ?).

Commencé sur le fauteuil jaune La paix de Jean-Claude Carrière, un livre qui a dix ans et se veut un éloge de la paix. 2016 : on parle de terrorisme, de l’État islamique, d’attentats et déjà on pressent que nos sociétés en paix glissent vers la guerre ou du moins la violence.

Dans le train Cousset-Fribourg, En pierre, c’est bien l’île de Pâques (Rapa Nui) qui fascine Salvatore mais inquiète ses parents (qui sont ignobles, à vouloir que leur enfant soit normal).

Dans le train Fribourg-Cousset, En pierre, Salvatore ressent le monde avec plus de force que les autres. L’auteur se garde bien de préciser l’étiquette (HPI, TDAH, hypersensible et j’en passe) (simplement un enfant qui pense).

Sur le fauteuil, avant les beignets, La paix, un peu de vocabulaire (diktat, traité, trêve), fragilité essentielle de la paix.

Au lit, En pierre, Salvatore à l’école, tous pensent à l’avenir, lui sent le présent. À en devenir malade.

Dans le train Cousset-Fribourg, En pierre, Salvatore face à la force du monde et à la médiocrité des hommes (ses amis pourtant).

Dans le train Cousset-Fribourg (aller-retour), En pierre, Salvatore semble se ranger, mais sa vie lui semble plate (banalité du travail, le bulldozer qui détruit la cachette de l’enfance, l’île de Pâques qui n’est qu’une photo) (et cette question : « Les moaï ont-ils l’air tristes ? Rêveurs et absents ? Sévères et jugeant ? Moqueurs ? Ou s’agit-il d’une expression qui n’existe pas chez les humains et pour laquelle nous n’avons pas de mots ? ») (Les humains, ceux du bus, ceux du train, sont désespérants).

Sur le fauteuil jaune, La paix, qui est bien sûr un livre sur la guerre, parfois maquillée en paix (la première guerre du Golfe) ou se nichant au cœur des temps de paix et de prospérité (guerre contre la planète surtout, gagnée, donc perdue).

Sur le fauteuil jaune, La paix, associée au silence (peut-être menaçant) et les images guerrières, viriles et irréalistes s’opposent aux peintures de paix, féminines (mais il y a des femmes qui se battent).

Sur fauteuil jaune, La paix, ou comment le cinéma pacifique se convertit en un clin d’œil à la guerre, puis pourquoi la colombe annonce la paix, et enfin la question des armes, paradoxale : plus tu es en paix (disent les Américains), et cette phrase aussi : « Les vaincus ont perdu la guerre. Ils perdent aussi la paix. »

Au lit, La paix, pax romana, les vainqueurs imposent la paix (23 ans, l’empereur Antonin le Pieux, pas une guerre) (on l’a oublié, cet empereur) et acceptent la diversité (l’unité, ennemi de la paix). Et ne pas oublier que l’Europe en paix (pour combien de temps encore ?) est une anomalie dans l’Histoire.

Sur le fauteuil jaune, La paix, chapitre 16, « Les joies de la guerre », ou comment faire aimer l’horreur, la faire passer pour nécessaire alors que la paix ramollit les hommes (et bien sûr ceux qui glorifient la guerre se garde bien d’y foutre les pieds, mais les pauvres, ça leur fait du bien de crever).

Sur le fauteuil jaune, La paix, toujours « Les joies de la guerre » qui peut-être s’estompent : « La guerre est aujourd’hui ce qu’elle est, et ce qu’elle a toujours été, une horreur de la proximité. Le voile de l’héroïsme ne cache plus rien » (c’est écrit avant le génocide de Gaza…) ; puis l’auteur taille une bavette à Napoléon, ce qui est bien mérité.

Sur la terrasse, La paix, « Les beautés de la guerre » ou pourquoi les nations (sauf la Suisse) font défiler leurs troupes le jour de la fête nationale (en Suisse, les amis de Poutine collent partout des affiches « oui à la paix ») (bande de faux-culs) ; puis il est question d’une expo internationale sous le signe de la paix, en 1937 (!) (si on en fait une aujourd’hui, en serons-nous aussi abasourdis dans quelques dizaines années ?).

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