Journal de lecture : 2026, semaine 34

Dans ce trente-quatrième journal de lecture de l’année 2026, je passe en revue mes lectures. En plus de la vidéo ci-dessous, vous trouverez les notes prises après chaque moment de lecture, sur un fond de couleur différent pour chaque livre.

1:47 Éric Pessan, Quichotte, Autoportrait chevaleresque

8:47 Blaise Hofmann, Faire paysan

16:37 Wajdi Mouawad, Anima

27:20 Bryan Talbot, Grandville et Grandville, Mon amour

31:34 Jean-Paul Sartre, Les mots

40:39 Jules Vallès, Le Présent (août 1857-novembre 1857), Le Figaro (avril 1858) : Choix d’articles

43:37 Nathalie Sarraute, “disent les imbéciles”

49:29 Clément Viktorovitch, Le pouvoir rhétorique, Apprendre à convaincre et à décrypter les discours

Terminé, sur le fauteuil jaune, Quichotte, un brin mélancolique ; le héros quittant notre monde, la fête est finie, mais l’enfance est de retour. Deux gamins colorient des personnages qui leur ressemblent, ils essaient de ne pas dépasser mais Don Quichotte sans cesse déplace les lignes.

Commencé, sur le fauteuil jaune, Faire paysan de Blaise Hofmann, un livre de 2023 (année du décès de papa, j’avais acheté ce bouquin en pensant à lui, en hommage). Les paysans de jadis meurent et tout un monde meurt avec eux, celui des tas de fumier tressés et des laiteries. C’est le monde de mon enfance et de celle de Blaise Hofmann. « Je revois les deux botte-culs suspendus à la grande porte de la grange (où étaient-ils suspendus, chez nous ?). Il y a l’odeur douceâtre du lait, des relents d’étable. J’entends grésiller la petite radio à antenne qui restait toujours allumée pendant la traite. » Je la revois aussi. Papa écoutait Option Musique.

Fauteuil jaune, piano romantique, chronique de Jules Vallès du 16 septembre 1857, un peu mélancolique ; on meurt beaucoup et les grognards de Bonaparte qui défilent dans Paris sont de plus en plus vieux. Restent les financiers, nouveaux rois qui se mettent à écrire.

Sur la terrasse, Faire paysan (la grange est juste en-dessous), l’auteur rencontre des voisins, un oncle, des paysans d’aujourd’hui. Ce qu’ils lui disent, c’est ce que j’entends ici ; il est parti 15 ans à Lausanne, il n’est plus du même monde (moi 10 ans à Fribourg, même sentiment.

Sur le fauteuil jaune, Faire paysan (c’est justement ce qu’ils nous reprochent, de ne rien faire, parce que lire, pour eux, c’est ne rien faire, sur un fauteuil, quelle qu’en soit la couleur, on ne fait rien, on dort devant la télé le soir, épuisé par le travail harassant de la journée). Blaise Hofmann évoque le fossé ville-campagne, si difficile à combler en Suisse, et qui se creuse un peu plus à chaque initiative populaire écologiste. Fils de paysan devenu étudiant puis enseignant (comme moi), il se trouve « les fesses entre une chaise et un botte-cul. »

Faire paysan, toujours sur le fauteuil jaune, brève histoire de l’agriculture suisse et d’une politique agricole qui compense les injustices du marché par des paiements directs qui transforment les paysans en fonctionnaires envahis par la paperasse. Évocation aussi de 1996, la vache folle, les manifestations agricoles chargées par la police, Fernand Cuche (que devient-il ?) (il ne lâche rien : « Sans révolte du monde agricole, qui comprendra vraiment ce qu’il représente dans la chaîne alimentaire ? » Le problème, c’est souvent que les paysans se trompent d’adversaires (titre du chapitre entamé : « Coop, Migros, Syngenta, l’État et moi »).

Sur la terrasse, Faire paysan (la grange est vide, juste à côté, les bêtes sont sorties brouter le peu d’herbe que la sécheresse laisse pousser, et la ferme d’en face, rénovée, n’est plus qu’une maison où loge l’épouse d’un paysan mort trop tôt, comme souvent), description de l’emprise de Fenaco, Coop, Migros sur les paysans : « Plus sa situation empire et plus le paysan y répond par un silence opaque entrecoupé de coups de colère et d’orgueil. Il en veut aux « acteurs visibles » : les journalistes, les antispécistes, les écologistes ; et il continue de manger dans la main des « acteurs de l’ombre » — groupes agrochimiques, agro-industriels, grands distributeurs — alors qu’ils sont les piliers de l’agriculture moderne et ses principaux fossoyeurs. » D’où le désespoir, l’endettement, les suicides et la figure connue de Pierre-André Schütz, le paysan-pasteur qui écoute les paysans (et aussi le poète Gustave Roud) (Pierre-André a chanté avec les oncles et tantes de l’auteur et j’ai chanté avec Pierre-André). « Le monde paysan est toujours tout petit. »

Chronique du 1er novembre 1857 de Jules Vallès sur le fauteuil jaune en écoutant Gesualdo (l’auteur préfère Offenbach). Il est question de vendanges, de chasse, de théâtre et de la Bourse, quelque part entre un romantisme qui semble un tantinet ironique et la volonté de célébrer le Présent (nom du journal) (avec au passage quelques remarques misogynes ou antisémites qui fleurent bon la vieille France).

Au lit, commencé la BD Grandville de Bryan Talbot, où dans un Paris étrange, ce sont les animaux qui jouent les hommes et qui s’entretuent. L’Angleterre est un petit pays sous domination française et les humains sont les serviteurs des animaux. Un blaireau mène l’enquête (c’est un peu le monde d’Anima à l’envers). Inspecteur Le Brock de Scotland Yard. Les animaux humanisés ne sont pas rares dans la BD, mais en général ils ne le sont pas à ce point et ne s’appellent pas Jean-Marie Lapin, leader d’extrême droite devenu Premier ministre de Napoléon XII dans un monde qui ressemble au dix-neuvième mais où des pseudo-anarchistes anglais sèment la terreur.

Sur le fauteuil jaune, Faire paysan (il pleut enfin), Blaise Hofmann continue ses rencontres avec des paysans innovants, une paysanne, un paysan bio qui se pose plein de questions. Faire paysan, c’est en fait Faire paysans.

Toujours sur le fauteuil jaune, Faire paysan (il ne pleut déjà plus), ces paysans qui essaient de « faire autrement » mais qui n’y parviennent pas toujours et cette question centrale du rôle du consommateur qui pourrait tout changer s’il changeait ses habitudes (je suis dubitatif, les consommateurs ne faisant en général que suivre ce que la publicité leur impose) (comme toujours, la solution, ce serait de sortir du capitalisme, mais personne ne peut le faire seul).

Sur le fauteuil jaune, avec des airs classiques, je lis la dernière chronique de Jules Vallès au Présent, où il se sent empêché d’écrire ce qu’il veut à propos de la mort d’un homme dont il ne faut pas dire de mal : « Je gémis du silence qui m’est imposé et je trouve aujourd’hui mon métier bien triste. » (Le mort, c’est un certain Cavaignac, militaire, « prince de sang de juin 1848). Puis Vallès cite un livre en long et en large, Aristide Froissard, d’un certain Léon Gozlan, roman comique qui l’enchante (c’est assez rigolo en effet, un lion y boit du champagne) (les animaux, point commun de mes lectures du moment).

Sur le fauteuil jaune, pendant que Quentin pompe le purin à l’aide d’une énorme fuste (il est paysan bien pourtant), je termine Faire paysan, un livre-enquête qui montre la diversité des paysans suisses, loin des visions caricaturales, et rêve d’une réconciliation des villes et des campagnes : « J’ai fait un rêve (passons sur la posture Luther King un peu grandiloquente). Un rêve tout en nuances, un rêve de lenteur, de silence : l’un descendait de son tracteur, l’autre de sa tour d’ivoire. L’un ne prenait plus personnellement les critiques du modèle agricole actuel. L’autre se regardait longuement dans un miroir et, découvrant l’étendue de ses contradictions, adoptait soudain une posture plus humble. » Les paysans sauveront le monde, paraît-il, à condition que le monde sauve les paysans.

Jules Vallès, sur le fauteuil jaune, vante les mérites de la Bourse dans le Figaro. Peut-on imaginer figure plus éloignée du paysan que celle du boursicoteur ?

Anima, au bord de la piscine, un enterrement vu par un corbeau puis un autre oiseau, puis « dans la grande pataugeoire du printemps » scirus carolinensis (un écureuil), témoignages animaux de la détresse d’un homme. Les voit-il, les sent-il, ces animaux qui l’aident à porter sa douleur ? L’aident-ils vraiment ?

Sur la terrasse, un dernier article de Jules Vallès (pour le moment), léger optimiste (l’argent sauve le monde). Le livre suivant s’intitule Les réfractaires (ça se gâte, je le lirai plus tard, peut-être).

Sur la terrasse, commencé Les mots, de Jean-Paul Sartre. Très vite, la famille, des prénoms, ça déménage et voilà le petit Jean-Paul : « Jean-Baptiste voulut préparer Navale, pour voir la mer. En 1904, à Cherbourg, officier de marine et déjà mangé par les fièvres de Cochinchine, il fit la connaissance d’Anne-Marie Schweitzer, s’empara de cette grande fille délaissée, l’épousa, lui fit un enfant au galop, moi, et tenta de se réfugier dans la mort. » Voilà pour la vie du père, c’est tout, et incidemment surgit un moi, presque anecdotique, un enfant san père, sans sur-moi, une mère redevenue enfant sous la férule d’un grand-père hugolien qui écrase tout le monde saut le petit Sartre, qu’il adore. Enfance heureuse ? On dirait, même si tout dans Les mots pour l’instant n’est qu’ironie (pendant que je lis, un enfant pleure ; sa maman ne cède pas, son père non plus, un enfant qui ne deviendra pas Jean-Paul Sartre).

Un chapitre d’Anima, sur le fauteuil jaune, larus delawarensis. Le jeu : trouver l’animal. « Nous étions affamés et le ciel, tout autant que nos cris, ne nous rassasiait plus depuis longtemps. » Des rapaces. Un homme traverse un pont. Il ne se suicide pas.

Au lit, Anima, les animaux toujours plus proches de l’homme qui s’enfonce dans la nuit, la fourmi sentant la mort en explorant sa peau et mephitis mephitis (une sorte de putois) le défendant contre des agresseurs. Qui ? Les animaux ne comprennent pas mais ils savent, comme cette araignée dans ce bar d’une réserve indienne : « Au-delà de sa parure humaine derrière laquelle il se camouflait, cet être était emmailloté au cœur d’une toile invisible tissée d’une soie née de sa propre chair, et la bête odieuse qui le tenait prisonnier, se nourrissait à même ses viscères, n’était autre que lui-même. »

Sur le fauteuil jaune, Sartre découvre les livres (sa vie entière, la mienne aussi) (difficile de se défaire de cette idée, fausse bien sûr). La lecture est sacrée, miraculeuse, magique. Anne-Marie, sa maman, lui lit un conte : « De ce visage de statue sortit une voix de plâtre. Je perdis la tête : qui racontait ? quoi ? et à qui ? Ma mère s’était absentée : pas un sourire, pas un rire de connivence, j’étais en exil. Et puis je ne reconnaissais pas son langage. Où prenait-elle cette assurance ? Au bout d’un instant, j’avais compris : c’était le livre qui parlait. » Miracle sans cesse renouvelé (ou illusion) ; la voix de Sartre, j’en ai une vague idée, mais la voix que j’entends dans ma tête, de qui est-elle la voix ?

Les mots, sur le fauteuil jaune, petit à petit font naître Jean-Paul Sartre, dont l’enfance se confond avec les livres, d’abord les œuvres vénérées par son grand-père, Corneille, Hugo, Anatole France, puis les magasines achetés en douce par la mère et la grand-mère, une littérature plus simple (les gentils blancs tuent « au fil de l’épée » de méchants sauvages) (il préfère ces livres-ci, bien sûr) (et durablement : « je lis plus volontiers les « Série Noire » que Wittgenstein) (moi aussi).

Des animaux aussi dans Sartre, sur le fauteuil jaune : « Je suis un chien : je bâille, les larmes roulent, je les sens rouler. […] Je suis une mouche, je grimpe le long d’une vitre, je dégringole, je recommence à grimper. » Qu’est Sartre enfant ? Il n’est pas (« l’existence précède l’essence », écrira-t-il) : « … je n’étais pas consistant ni permanent, je n’étais pas le continuateur futur de l’œuvre paternelle, je n’étais pas nécessaire à la production de l’acier ; en un mot je n’avais pas d’âme. » (Si l’existence précède l’essence, qu’est-ce qui précède l’âme ?)

Anima, au bord de la piscine, des animaux tantôt domestiques tantôt sauvages (les humains aussi).

Anima, sur le fauteuil jaune, piano zen, un chapitre où deux hommes se rencontrent, deux animaux aussi, un chat, un boa ; le chat raconte sa terreur ; l’un des hommes parle : « Moi, je voulais faire poète, mais ça n’était pas sur la liste d’enfants à faire. Alors j’ai fait curé » (une famille de 18 enfants, au Québec, pas de poète possible). Puis l’homme (le maître du boa) raconte l’orignal assassin qui l’épargne : « J’ai vu mon regard me voir. » (animaux-miroirs)

Terminé, sur la terrasse, la première partie, Lire, des Mots de Sartre, qui commence à devenir Sartre, à exister, mais à travers l’imagination, le cinéma, la musique. L’enfant se veut héros, il se rêve nécessaire à l’univers. Il reste seul, même s’il aime la foule des salles obscures, plus démocratiques que celle des théâtres : « À feu mon père, à mon grand-père, familiers des deuxièmes balcons, la hiérarchie sociale du théâtre avait donné le goût du cérémonial : quand beaucoup d’hommes sont ensemble, il faut les séparer par des rites ou bien ils se massacrent. Le cinéma prouve le contraire : plutôt que par une fête, ce public si mêlé semblait ému par une catastrophe ; morte, l’étiquette démasquait enfin le véritable lien des hommes, l’adhérence. »

Anima, sur le fauteuil jaune en écoutant Powerlines d’Helen Hall, une musique inquiétante, du moins me le semble-t-elle en lisant cette histoire de sauvagerie, de violence, d’animalité : un boa mange un lapin vivant ; un homme plante un couteau dans le sexe d’une femme ; le monde des humains est rouge, trop rouge pour les chats.

Sur la terrasse, à la tombée de la nuit, Écrire, seconde partie des Mots de Sartre. L’enfant se met à écrire, il copie des romans d’aventures, les démultiplie, se fait superhéros, crève les yeux des jeunes filles puis rature les horreurs qu’il vient d’écrire, mais commence à exister : « Je suis né de l’écriture : avant elle, il n’y avait qu’un jeu de miroirs ; dès mon premier roman, je sus qu’un enfant s’était introduit dans le palais de glaces. Écrivant, j’existais […]. »

Anima, sur le fauteuil jaune, un singe boit du Coca light pendant que deux hommes parlent. On sait qui est l’assassin. On ne peut pas le livrer. Il faut le suivre, se laisser balader par lui, éviter le regard des animaux.

Fin de la 1ère et début de la 2ème partie d’Anima, sur le fauteuil jaune avec Glinka ; cela ressemble de plus en plus à une fuite, mais qui cet homme fuit-il ? Lui-même, semblent répondre les animaux.

Dans le train Cousset-Fribourg, Anima, sentir la présence animale (un moustique cette nuit), sentir à travers la parole des animaux, même si c’est un humain qui écrit, une solidarité, presque une amitié (sans mots) : « Il s’est accroupi, il m’a regardé, je l’ai regardé, j’ai couiné, il a tendu sa main en ma direction et il a dit Moi aussi ! Moi aussi ! Sous terre, sous terre, et seul ! et il a éclaté en sanglots. » (le rat et l’homme, deux amis)

Train Fribourg-Cousset, Anima. Cet homme, Wahhch (étrange nom) provoque quelque chose aux animaux qu’il croise : un chien lui saute à la gorge pour le tuer, un cochon au contraire se sent touché : « … je suis devenu lui et je crois qu’il est devenu moi » (c’est un cochon qu’on mène à l’abattoir).

Commencé, sur la terrasse, avant d’être interrompu par la pluie, « disent les imbéciles » de Nathalie Sarraute. Que disent les imbéciles ? « Elle est mignonne, n’est-ce pas ? Regardez-moi ça… » Langage ordinaire répété, trituré, ressassé pour en saisir à la fois le vide et le trop-plein.

Il ne pleut déjà plus. Repris « disent les imbéciles » sur la terrasse, ce « elle est mignonne » qu’on dit de la grand-mère en lui caressant les cheveux comme à une petite fille et cette voix qui détache du « nous », celui qui est « jaloux », disent-ils (les imbéciles ?) en décortiquant le mot « jaloux », ce qu’il contient de loup en lui (et revoilà les animaux).

Sur la terrasse (il ne pleut toujours pas), Les mots de Sartre, sa vocation d’écrivain officiellement avalisée par son grand-père, l’enfant s’imagine en futur professeur de lettres parce qu’un écrivain c’est pauvre (le grand-père a croisé Verlaine dans un troquet) : « … à ma mort on trouverait des inédits dans mes tiroirs, une méditation sur la mer, une comédie en un acte, quelques pages érudites et sensibles sur les monuments d’Aurillac, de quoi faire une plaquette qui serait publiée par les soins de mes anciens élèves. » Un écrivain, ça ne peut être que mort et Sartre avoue que c’est peut-être cela qu’il désire : la mort.

Au lit, Anima, un chat, une mule, et cet homme blessé (la mule le soigne) qui recherche l’assassin de sa femme que tout le monde protège (pas les bêtes, les humains) (les bêtes sont là, très près, très loin).

Sur le fauteuil jaune, Les mots, lecture inattentive (parfois la vie (et la mort) viennent heurter de plein fouet les mots, dont sent à quel point ils sont dérisoires). La guerre survient. Sartre n’écrit plus.

Anima, encore un mort (humain) ; les animaux assistent impuissants à ce jeu de massacre mais ils ne peuvent s’empêcher de les aimer, leurs humains (le singe de Coach le dit, lui si proche de nous).

Sartre, sur le fauteuil jaune : « J’éprouve la vitesse de mon âme. » Toujours tourné vers l’avenir, persuadé que l’œuvre future sera toujours meilleure que l’œuvre présente, elle-même meilleure que l’œuvre passée, Sartre court après la vie.

Terminé, sur le fauteuil jaune, Les mots. Sartre a raconté son enfance. Qu’en reste-t-il ? Tout, mais transformé. L’enfant seul, l’orphelin est devenu « tout un homme, fait de tous les hommes et qui les vaut tous et que vaut n’importe qui. »

« disent les imbéciles » sur le fauteuil jaune (les imbéciles aiment les fauteuils) ; Sarraute saisit des bouts de phrases et les laisse infuser dans la tête de ceux qui les entendent, « menton en galoche », « pas intelligent », « disent les imbéciles ».

Anima, fauteuil jaune, chez les hommes, la mort rôde : « Seules les bêtes seules savent vraiment ce dont elles ont besoin pour vivre. » (doublement seules, les bêtes) (et nous ?)

Toujours le fauteuil jaune, toujours Anima, toujours la fuite, toujours la fuite, toujours les animaux, une cigogne blessée (il la sauve, il se sauve).

Anima, fauteuil jaune, il n’est pas seulement question d’animaux, il est question aussi d’humains déracinés, ceux qu’on a appelé Indiens, ceux de Sabra et Chatila. Et ceci, à propos des chauves-souris : « Chaque cri doit être suivi d’un silence pour faire entendre un écho. Celui qui ne fait que hurler sa douleur n’en verra jamais le visage tout autant que celui s’obstine à la taire. C’est la leçon des chauves-souris : pour voir le visage de ce qui te fait souffrir, tu dois faire de ta douleur un collier qui enchaîne des perles de silence aux perles de tes cris. » (et pour accompagner celles qui souffrent, me faire chambre d’écho).

« disent les imbéciles », fauteuil jaune ; les personnages de Sarraute, ce sont les mots eux-mêmes, leur naissance, ce qu’ils bougent en nous, et cette idée qui surgit, qu’on peine à attraper, dont on ignore si elle est intelligente ou stupide.

Anima, fauteuil jaune, en écoutant les Stones ; l’homme au milieu des chevaux dans une bétaillère, les chevaux savent qu’on les mène à la mort : « Tout succombe à l’hallali des espoirs, tout succombe, tout noire. Tout noire comme on dit tout tombe ou tout meurt. Tout noire ici au sarcophage des chevaux. » L’homme caresse les chevaux, puis il les libère (les Stones chantent Wild Horses).

Au lit, lu la postface de Grandville, où l’on constate que les hommes à tête d’animaux sont une vieille tradition, puis commencé Grandville Mon Amour, où un condamné à mort (quel animal est-ce ?) s’évade.

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